Olga Petrov, cinéaste du week-end…

En ce moment, pas moins de trois longs métrages de fiction sont en fabrication en Bretagne, portés par des non-professionnels, et hors du système CNC traditionnel. Il y a le Breton Jacques Stival et ses films d’action, ou bien encore l’association des Embobineurs d’images dans le Morbihan. Nous vous en reparlerons. Mais pour débuter ces portraits de fous de cinéma, qui créent en marge du système, voici Olga. Ou comment se lancer à 72 ans dans la réalisation de son premier long métrage ! Car si tourner un film reste une aventure pleine de rebondissements, que dire de ces courageux qui s’y lancent en amateurs et sur le tard ? Rencontre baroque et poétique à Concarneau, avec cette jeune retraitée qui fait un film… car elle n’aime pas tricoter !

« Le tournage a débuté à Concarneau le 23 févier 2012 et pourrait ne jamais finir… mais ce n’est pas grave », confie Olga Petrov. «Lorsque je fais une expo de peinture, rien n’est à vendre ! ». Notre conversation commence fort. J’ai rendez-vous avec elle un samedi, au bar de l’hôtel les Sables Blancs, dans la baie de Concarneau. Elle m’attend assise sur la banquette, contre la baie vitrée, face à la mer. Elégante, une longue écharpe fantaisie sur les épaules, une touche de rimmel fait ressortir son regard bleu. Elle commande un thé russe dont elle surveille l’infusion. Olga a tout apporté dans sa grande sacoche, livres, bouts de tissus de costumes, photos, facture de la caméra pro qu’elle vient d’acquérir, car elle veut mon avis sur l’aspect technique de l’appareil. Elle veut tout me montrer, et se livre avec passion, même si de temps en temps, elle interrompt l’entretien pour que nous prenions le temps d’observer la beauté du paysage qui nous entoure. Pourtant Olga en a vu des paysages, elle qui a parcouru le monde.

Née à Carhaix en 1940, d’une mère bretonne et d’un père russe, elle devient chirurgien-dentiste à Carhaix, à l’issue de ses études de médecine. Puis océanographe, spécialisée dans la pêche au thon. En parallèle elle pratique et enseigne la sophrologie et peint, dessine, restaure des tableaux pour des antiquaires de la région. A 41 ans, on lui découvre une forte anémie, et on lui annonce qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. Olga vend tout et part en mer. Elle veut profiter du peu de temps qui lui reste. Seize ans plus tard, elle va bien, elle a parcouru le monde et décide de revenir vivre à Concarneau, dans la maison de son enfance, auprès de sa mère veuve depuis peu. Notre aventurière reprend la peinture et décide de créer un atelier théâtre gratuit à l’Abri du Marin, mais elle est déçue par le manque d’assiduité des participants : « Quand c’est gratuit, les gens prennent moins au sérieux l’activité ».
Olga fait de la figuration dans quelques films. C’est sur le tournage de Sur un air conditionné, à Quimper, que je la rencontre la première fois. Elle passe deux jours assise à la terrasse d’un café, le nez plongé dans un livre. Elle est raccord sur toutes les prises. Quelques semaines plus tard, elle décide de réaliser son premier court-métrage : « Pourquoi pas moi !! ».

A 69 ans, elle visite le château de Kériolet et décide d’y réaliser son premier film auto-produit. Elle apprend beaucoup de cette première réalisation, peut-être trop ambitieuse et pas tout à fait maîtrisée. Pourtant elle a réussi à mobiliser une soixantaine de figurants en costumes d’époque, tout le monde joue le jeu et s’investit à ses côtés ! Malgré ses maladresses, le film montre un vrai univers, l’empreinte russe y est très présente. Une vie de château n’emporte pas le succès escompté. En dépit des difficultés rencontrées pour sa réalisation, Olga a aimé l’expérience, et a la ferme intention de continuer : elle décide de se former au cinéma.
Elle étudie avec l’aide de livres : Réaliser des films plan par plan de Stephen D.Katz, Les cents techniques narratives du cinéma de J. Van Sijll, Les plans au cinéma de Jeremy Vineyard et José Cruz. Puis s’inscrit à Cinécours, formation quebéquoise sur Internet. En 2011, elle découvre la pièce Soudba ( ndlr : Destinée en russe), et décide de l’adapter en long métrage.

En voici le résumé : « Russie 1899. Fin de l’hiver, fin d’un siècle, fin d’un monde. Dans la neige et dans la nuit, un train roule vers l’Est. 18 voyageurs vont y monter et en descendre, 18 personnages représentatifs de l’éventail social. Une mystérieuse fillette, Soudba, chante une comptine française qui ponctue la sortie de chaque voyageur. Ne serait-elle pas l’instrument du destin chargé d’aiguiller chacun vers sa rédemption ou son châtiment ? Un brusque déraillement temporel, qui nous propulse à la fin du 20ème siècle, semble le confirmer … « .

Financé sur fonds propres

Olga achète les droits, « pour la modique somme de deux DVD ». Notre réalisatrice commence par la distribution des rôles, et rassemble autour d’elle comédiens de théâtre amateur, tronches remarquées ça et là. Quelques professionnels passent le casting et se portent bénévoles pour endosser les rôles. Le tournage aura lieu les week-ends, puisque tout le monde travaille la semaine. Les bénévoles formeront l’équipe du tournage. Seuls quelques jeunes professionnels feront partie de l’aventure pour s’y tester. Olga déniche une grange chez un fermier, pour y faire construire un wagon du Transsibérien à l’identique.
Grâce à son enthousiasme, elle a su tisser des liens et développer un grand réseau à Concarneau, mais également à Saint-Petersbourg, où ses amis la soutiennent à distance. Notre retraitée survitaminée fait des recherches, afin que le décor et les costumes soient d’époque. Une fois les tissus trouvés, elle tire l’aiguille avec l’aide de Natalia, une jeune russe récemment concarnoise. Ensemble elles habillent le compartiment du train et fabrique les costumes un a un. Puis Olga cherche une idée pour pouvoir tourner les scènes d’extérieurs tout comme en Sibérie.

Et trouve une solution : en janvier 2012 à Hopitaux-Vieux, à la frontière suisse, l’émission Des Racines et des Ailes loue le Konifer, petit train de 98 ans d’âge. Rouge et noir, il ressemble au Transsibérien. France 3 y tourne son émission l’après-midi. Olga en profite et loue le train le matin. Elle y va avec son chef-opérateur, 1 comédien et 5 figurants en costume d’époque. Malheureusement les cheminots avaient oublié de mettre de l’eau pour la vapeur dans la locomotive ! Et quand, enfin, ils y parviennent, le train s’enlise dans une congère et ne peut plus avancer : il n’y avait pas de chasse-neige prévu. L’équipe rentre penaude, avec, en boîte, seulement un plan du comédien rentrant dans le train. Quelques mois plus tard, Olga trouve une nouvelle solution pour les extérieurs, sur les conseils des cheminots qu’elle est allée rencontrer gare de l’Est à Paris. Elle achète un Transsibérien miniature de collection. Le deuxième tournage sera plus heureux. Le 28 février, elle investit la taverne des Korrigans de Concarneau pour y tourner la scène d’un rêve. 37 costumes sont à disposition d’ autant de figurants, l’estaminet est décoré d’époque.

Toutes les personnes de l’équipe sont bénévoles : certains sont étudiants, notamment trois apprentis comédiens du Conservatoire de Paris : ils viennent de la capitale lors des week-ends de tournage. Pour ces jeunes, l’expérience est enrichissante, un stage pratique qui approfondira notoirement leurs études. Tout s’organise petit à petit dans un joyeux bric-à-brac, l’équipe se solidifie. Olga doit s’adapter aux impératifs de chacun, aux grippes, aux vacances, aux coups de mou, aux désistements.
Olga n’a aucun producteur, ni même de référent avec lequel elle pourrait partager ses doutes. Sachant que je suis réalisatrice et productrice, elle en profite pour solliciter mes conseils. Je lui ai proposé, entre autres, de caractériser ses personnages sur papier, afin que les comédiens aient de la matière pour pouvoir incarner leur rôle. Lors de l’entretien, elle a sorti son cahier et m’a lu ce qu’elle a écrit sur chaque personnage du film… Celle qui déplace des montagnes attend mes remarques avec appréhension : « c’est bien ? » J’acquiesce, elle est rassurée.

La réalisation de Soubda lui demande une énergie folle, mais aussi des moyens financiers. Mais comment fait-elle donc ? « Je suis passionnée, et pas encore écœurée », répond-elle en riant. Le film est financé avec ses fonds propres : chaque mois sa retraite y passe, le budget du film n’est pas vraiment établi, tout comme le plan de travail. Olga a tout dans la tête et rien encore sur le papier. Tout semble approximatif et fragile. Mais les faits prouvent que la réalisatrice va au bout des choses. Elle n’a demandé aucune aide financière à qui que ce soit. Le film repose sur la bonne volonté et sans les bénévoles rien ne serait possible. Ce qui lui importe, c’est l’aventure humaine et artistique. Si Olga est la locomotive, les bénévoles en sont le carburant.
Elle n’a pas souhaité contacter de société de production, parce qu’elle se considère amateur et ne veut pas devenir professionnelle. Et aussi par manque de temps, pour ne pas attendre et parce qu’elle ne veut pas de contrainte : « Parce que si ce film ne se finit jamais, je m’en fous… »

Alors pourquoi tenter l’aventure ? : « Parce que je ne sais pas tricoter ! Plus sérieusement, je peux me le permettre parce que je suis à la retraite, je n’ai pas de frais personnel, hormis la réalisation du film. Par contre, je ne conseillerais pas aux jeunes qui veulent travailler dans le cinéma de suivre mon exemple. Pour rentrer dans le circuit professionnel, il vaut mieux ne pas être en marge, sinon c’est la galère. Car l’autoproduction n’a pas de débouchés. En fait, je n’ai aucune justification de réaliser un film, mais en tant que bonne bouddhiste, je travaille pour les générations futures ! ». Je libère Olga, elle m’embrasse chaleureusement avant de filer acheter de la mousse pour fabriquer les derniers coussins du wagon.

Anne Sarkissian

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