Vous êtes jeune

Le documentaire d’Agnès Frémont produit par Spirale Production sera présenté le 24 septembre aux rencontres Doc’Ouest. Retour sur la genèse de ce premier film avec la réalisatrice et Anne Luart, sa productrice.

Agnès Frémont, Vous êtes jeune est votre premier film documentaire. Pouvez-vous revenir sur votre parcours qui vous a amené à faire ce film ?

J’ai fait les Beaux-Arts pendant cinq ans. J’étais surtout intéressée par l’image. J’ai commencé par la photo tout en faisant de la performance. J’ai découvert le documentaire aux Beaux-Arts et cela m’a vraiment plu. J’appelais ça de l’observation-participation. Le mot documentaire n’était pas forcément facile à prononcer aux Beaux-Arts. Par la suite, j’ai voulu me former à la réalisation documentaire. Je travaillais chez Madame Daniel, une femme âgée, pour gagner de l’argent. J’étais aide à domicile et, en même temps, je préparais le concours de Lussas en écrivant le projet Vous êtes jeune autour de cette vieille dame. Je pensais plus à l’histoire de notre relation qu’au portrait de Madame Daniel.
Anne Luart, comment avez-vous rencontré Agnès Frémont ? Qu’est-ce qui vous a plu dans le projet de cette jeune réalisatrice ?
J’ai rencontré Agnès Frémont en 2007 à Lussas. J’ai découvert qu’elle était bretonne et qu’elle avait un projet de film en Bretagne. Agnès était fraîchement émoulue du Master de réalisation documentaire de Lussas. Elle venait de développer l’écriture de son premier film et elle en était à ce moment plein de fragilité où elle allait se lancer à la recherche d’un producteur. Il s’est trouvé que c’est une productrice qui s’est présentée ! Elle m’a fait lire son scénario et j’ai été charmée par la qualité de son écriture. J’ai trouvé que c’était très sensible, très poétique. Et j’ai eu envie d’en savoir plus.
Agnès m’a montré quelques images qu’elle avait tournées dans le cadre du Master. On y cernait déjà la relation de tendresse et d’amitié qu’Agnès avait nouée avec Madame Daniel. C’était cette relation qui était la matière première du projet.
Agnès, que vous a apporté le Master réalisation de documentaire de Lussas ?
Cela a été une expérience vraiment enrichissante, tant au niveau théorique que pratique. J’ai d’abord eu trois mois de cours à l’Université de Grenoble et je suis ensuite partie à Lussas pour sept mois de formation sur le terrain. Nous étions douze étudiants. On nous a formé au son, à l’image et à l’écriture. C’est là-bas que j’ai développé mon projet. À l’issue de la formation, nous devions être prêts à rencontrer les producteurs avec nos projets bien ficelés, bien écrits. À Lussas, j’ai beaucoup travaillé sur le point de vue. D’ailleurs, on peut voir une progression dans le film. Au début, je suis derrière la caméra et puis, au milieu du film, je passe de l’autre côté. Ce qui est super à Lussas, c’est que l’on apprend à se découvrir et à découvrir son regard. On vit en communauté et on s’entraide les uns, les autres. Les premières images du film sont celles que j’ai filmées dans le cadre de la formation pour des repérages. Je suis arrivée chez Madame Daniel avec cet objet de curiosité qu’appelle la caméra et j’ai découvert ce que ça allait provoquer chez elle.
Anne, quel échange avez-vous eu avec la réalisatrice pendant la phase d’écriture et de préparation ?
Quand le projet m’est arrivé, il était déjà écrit. Donc il y a eu très peu d’allers-retours pour faire évoluer l’écriture. Les échanges que l’on a pu avoir ont surtout eu lieu à propos de l’écriture du commentaire, puisqu’au départ du projet, Agnès n’était pas tout à fait sûre d’elle à ce niveau-là. Elle se demandait s’il y avait vraiment nécessité qu’elle prenne la parole, surtout à la première personne. Il a fallu la rassurer en lui disant que l’écriture de son dossier était belle et que, donc, l’écriture de son commentaire le serait aussi. Agnès a une grande qualité : c’est une personne qui doute et dont les doutes sont créatifs. On s’est beaucoup appuyé là-dessus. Ce n’est pas facile pour elle mais son parcours artistique se nourrit de ça. Son film est vraiment un film d’auteur. C’est un geste artistique dans lequel elle ose des choses. Elle ose se mettre en scène. C’est un film audacieux.
Agnès, a-t-il été facile de convaincre votre « personnage » de se prêter au jeu de la caméra ?
Elle s’est prêtée au jeu très facilement. Je ne sais pas si elle avait vraiment conscience de ce que ça allait donner. Je filmais et je lui montrais, juste après, les images sur ma caméra. C’était devenu un jeu entre nous. Elle avait un regard sur elle puis après nous commentions les images. C’était devenu une occupation qui la changeait de son quotidien. La nouveauté, le changement, c’est toujours, et naïvement, ce que j’ai voulu apporter depuis que je travaille chez elle. Alors je l’emmenais là où elle avait habité avant, pour lui faire travailler sa mémoire même si ça ne marchait pas forcément. J’ai voulu l’emmener à la mer mais je n’ai jamais réussi. Elle me disait « Non merci » ! J’en parle dans le film et j’y vais toute seule à la mer du coup !
Au fur et mesure du temps, je m’aperçois que ce n’est pas vraiment possible de la sortir de son quotidien, de la sortir de chez elle. Ce qui est marrant, c’est que pour elle, j’incarne la jeunesse. Je suis un spécimen, un échantillon d’une jeunesse qu’elle ne connaît pas puisqu’elle n’a pas de petits enfants. Elle en voit peu. Elle en voit à travers les médias, la télévision. Et forcément, c’est souvent la jeunesse qui va mal ou qui dérape. Elle était beaucoup dans une relation d’observation avec moi. Elle me reluquait, elle m’observait par toutes les différences que je pouvais avoir par rapport à elle, par rapport à sa jeunesse.
Agnès, au cours du film, le dispositif filmique semble évoluer. Vous allez jusqu’à vous mettre à danser pour cette vieille dame. Est-ce que cela était prévu à l’origine ?
Comme Madame Daniel ne voulait pas sortir, j’ai voulu lui apporter quelque chose d’un peu extraordinaire à domicile. Au début, j’avais pensé amener une jeune fille qui faisait du hip-hop, quelque chose qu’elle ne connaissait pas du tout. Puis au fur et mesure du temps, plus je la filmais, plus je comprenais que c’était l’histoire de notre relation qui comptait. Alors je me suis dit qu’il fallait que ça soit moi qui danse. Je crois que j’étais un peu gênée de le faire mais j’avais vraiment envie de la surprendre. Je voulais risquer quelque chose. Je savais que Madame Daniel ne serait pas si choquée que ça. Il lui en faut beaucoup pour la surprendre ! C’était un cadeau. Cela intervenait à Noël en plus. Je voulais le faire aussi dans une occasion particulière et pas que pour le film. C’était en quelque sorte, ma dernière provocation. Depuis le début, depuis 2006, j’avais envie de le faire. Avec cette danse, j’ai l’impression d’être allée au bout de quelque chose dans notre relation. Je me suis mise un peu à nue. J’ai montré ce que j’étais, ce que j’étais capable de faire.
Anne, ce film pouvait paraître plein d’incertitudes, liées notamment à cette relation intimiste qui se construit peu à peu entre Agnès et Madame Daniel. N’était-ce pas un pari de produire un tel film ?
Sur le plan artistique, je trouve que le pari n’était pas si risqué que ça. Je n’ai pas eu de doute sur la qualité du résultat final parce que l’écriture était tellement détaillée. Tout était déjà écrit d’avance, donc je savais que le film allait être intéressant. Les doutes que j’avais, étaient sur le montage financier du film. Et là, mes doutes se sont malheureusement confirmés parce qu’on est vraiment dans le cas typique du premier film qui peine à inspirer confiance aux diffuseurs. La production a été hasardeuse de ce point de vue-là.
Agnès avait déjà eu la chance de bénéficier d’une aide à l’écriture de la Région Bretagne et c’est ce qui a permis d’amorcer le développement et quelques tournages préliminaires. Nous avons eu ensuite une aide à la production de la Région Bretagne, mais nous avons attendu deux ans, les réponses des diffuseurs qui ont toutes été négatives. Ce qui nous a conduit à finaliser le film avec un budget de court métrage pour ainsi dire. Nous n’avons pu solliciter le COSIP et les aides de la Procirep, ces soutiens traditionnels du documentaire.
Agnès, le projet est resté deux ans sans réponse des diffuseurs. C’est une épreuve difficile pour un premier film. Dans ces moments-là, comment se passe la relation avec votre productrice ?
Anne a toujours cru à mon histoire, même si le film a mis du temps à se mettre en place. J’ai écrit le projet en 2006, j’ai rencontré Anne en 2008 et le film vient de se terminer en 2010. Avec tout ce temps, il y avait un risque pour que les choses se délitent : l’envie, le courage. J’ai heureusement eu la chance de travailler avec des gens supers et notamment Catherine Nédellec, ma monteuse. Elle a porté le film jusqu’au bout, quelques soient les conditions. Je n’aurais jamais pu faire ce travail de montage seule.
Même si il y a eu pas mal d’aléas qui font que c’est difficile de tenir les choses dans le temps, aujourd’hui le film existe. On a tout fait pour cela, quelques soient les soucis financiers, humains et autres. C’est ce qui me rassure, même si cette expérience peut faire peur. C’est peut-être comme ça pour tous les premiers films. Cela ne m’empêche pas aujourd’hui d’avoir envie d’en écrire d’autres.
Anne, aujourd’hui quelle vie pour le film ?
L’avenir est plein d’incertitudes, mais il a déjà été sélectionné cette année aux Rencontres du film documentaire de Mellionnec. Il a aussi été projeté aux Etats généraux du film documentaire de Lussas dans la Nuit des Étincelles. Il va être projeté à Doc’Ouest en septembre et ensuite, on verra. J’espère qu’il trouvera une diffusion télé. Comme il a eu un financement de type « court métrage », peut-être qu’il pourrait avoir une carrière de court métrage ? On réfléchit à demander un visa d’exploitation pour peut-être trouver des débouchés en première partie de séances en salle. On va aussi demander le prix à la qualité du CNC. On va faire tout ce qu’on peut espérer après réalisation.
C’est un film sur le lien inter-générationnel. C’est de façon ludique et poétique que les choses s’expriment, mais ça peut ouvrir des débats. Et je pense que dans le cadre de l’éducation à l’image, par exemple, le film peut trouver des débouchés.
Agnès, quels sont vos projets ?
Je reste dans la jeunesse ! J’écris un projet qui se passe au Guatemala où j’ai vécu quand j’avais dix-huit ans. C’est une expérience qui m’a beaucoup marquée. J’ai envie de suivre les gens que j’avais connus, les gens de ma génération qui sont restés là-bas. Ils habitent à Guatemala City, la capitale et ils ne sont pas partis aux Etats-Unis comme beaucoup. Je voudrais savoir comment ils font pour vivre là-bas et ce qui les rend heureux.
Propos recueillis par Nicolas Le Borgne

> Vous êtes jeune d’Agnès Frémont / 29′ / 2010 / une production Spirale Production

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