Octobre à Saint-Quay-Portrieux, l’écran total


À la fois studieuses et conviviales, les Rencontres de Films en Bretagne ont baigné pour la deuxième année consécutive dans l’atmosphère de Saint-Quay-Portrieux. Si la plage témoignait naturellement d’une fin de saison, l’esprit en était tout autrement dans les couloirs du centre des congrès et dans les salles. Voici le premier d’une série d’articles qui va rendre compte des temps forts de cette édition.

Il est toujours déroutant de voir comment un décor peut s’imposer à la fois au regard et à la circulation des idées. En deux éditions successives, Saint-Quay-Portrieux a confirmé ses aptitudes à accueillir les Rencontres de Films en Bretagne dans toutes les déclinaisons qu’elles développent en réunissant devant un même écran les professionnels du documentaire, de la fiction et de l’animation. De la conversation en tête-à-tête à la table ronde spécialisée, d’un atelier à huis clos à une master-class thématique, il y a toujours une salle adaptée pour condenser l’attention, faire émerger un projet et favoriser l’échange de savoirs. C’est à la fois informel, stimulant et presque huilé tant le passage d’un lieu à un autre devient vite évident. Les premiers chiffres confortent l’orientation prise : le nombre d’entrées en salle – dont une part de scolaires en journée – a doublé confirmant l’intérêt du public quinocéen alors que la fréquentation professionnelle continue de progresser. 320 professionnels se sont donné rendez-vous, une quarantaine d’étudiants de filières spécialisées, des universités de Rennes 2 et Rennes 1, était également présente le jeudi. Les régions françaises ne sont pas indifférentes à cette posture décentralisée et aux contenus proposés. Et cette curiosité va au-delà des animations d’ateliers où, aux côtés d’institutions nationales, l’on a retrouvé CICLIC, l’agence régionale ÉCLA ou Rhône-Alpes Cinéma. Impossible encore de manquer la forte représentation d’auteurs-réalisateurs sensibles à la sollicitation de la Boucle documentaire, un collectif national bien identifiable à Saint-Quay-Portrieux puisque douze des quatorze structures membres y ont délégué au moins un des leurs.

 

Tout ce petit monde a pu apprécié la profession de foi entonnée, dès le mercredi, par Thierry Simelière pour éclairer leurs travaux et leurs échanges. Le maire de la coquette station balnéaire, également vice-président du Conseil départemental des Côtes d’Armor chargé de la culture et du patrimoine, est déterminé à « faire de Saint-Quay une terre de cinéma. » Sa conviction en ouverture des Rencontres a trouvé de l’écho dans les propos de Jean-Michel Le Boulanger, le vice-président du Conseil régional naturellement plus attaché à consolider toute la filière audiovisuelle à l’échelle de la région Bretagne. « Entre 2010 et 2015, nous avons, notamment avec Films en Bretagne, cherché à mieux la structurer. Tous les maillons existent. Il nous appartient désormais de la développer en véritable filière économique en tant que telle. En outre, il ne s’agit pas d’être simplement repérés en France, mais bien à l’échelle européenne. » Une stratégie qui cherche à porter du sens, a-t-il poursuivi : « Dans un monde aujourd’hui ébranlé et déstabilisé, il importe de s’interroger sur comment faire mieux société ensemble, mieux humanité ensemble…« . À ses yeux, le cinéma a une place à tenir dans cette délicate co-construction à entreprendre.

Les Rencontres de Films en Bretagne participent à cette ambition et leur notoriété grandissante tient à la qualité des intervenants sollicités comme à l’envie d’aller voir ailleurs ce qui s’y passe. La démonstration flamande de financements croisés autour d’un modèle de production cinématographique a été particulièrement suivie dans ses arcanes pas toujours simples à décortiquer. Cette présentation a percuté d’autres initiatives comme la dernière proposition du Groupe Ouest. Antoine Le Bos, son co-directeur, a profité des Rencontres pour lancer officiellement un appel à projets pour un nouveau programme de développement européen pour des longs métrages à budget limité. Sous le nom de Lim, pour Less is more, il associe la structure finistérienne implantée à Plounéour-Trez à de multiples partenaires. Au Danemark, en Belgique, en Pologne, en Italie, en Roumanie, en Finlande, au Royaume-Uni…

Voir ailleurs mais confirmer l’existant. Dans la continuité des tables rondes menées lors des éditions précédentes, les Rencontres ont persisté dans leur engagement auprès du documentaire associant projections de films et restitution et échanges autour de la toute fraîche étude Production documentaire, un regard hexagonal, véritable prise de pouls riche de chiffres et de statistiques de la production à l’échelle du territoire national. Elle est désormais accessible en ligne et en version condensée sur papier.

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DE GAUCHE À DROITE : ANNE GEORGET, VINCENT LECLERCQ, OLIVIER MONTELS, JÉRÔME PARLANGE, ESTELLE YOU-ROBIN, AURÉLIE ROUSSEAU – ATELIER PRODUCTION DOCUMENTAIRE #1 © YLM PICTURE

 

Et puis dans tous les fils rouges qu’il fallait repérer, le passage de l’écriture à l’écran est peut-être celui qui était le plus évident à appréhender par son ouverture sur les champs du possible. Le parcours de complicité que le scénariste Guillaume Grosse, le producteur Fred Prémel de Tita Productions et le réalisateur Laurent Teyssier entretiennent depuis de longues années, en court et désormais en long métrage, est révélateur. À l’occasion de la projection du thriller Toril, les deux premiers sont venus témoigner du degré d’exigence que cette collaboration permettait d’aborder. Elle est d’autant plus pertinente qu’il s’agit d’un film de territoire, à la fois pour son regard sur le monde paysan imprégné de culture camarguaise, mais aussi parce qu’il s’agit d’une initiative régionale portée à bout de bras par une jeune société de production marseillaise.

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Guillaume Grosse et Fred Prémel à l’issue de la projection de Toril, au cinéma Arletty © YLM Picture

 

Ambiance toute différente mais aussi excitante quant aux potentialités qu’une œuvre peut engendrer. L’étude de cas animée par Claude Gendrot, éditeur chez Futuropolis et Jean-François Le Corre, producteur au sein de Vivement Lundi !, a permis de comprendre comment à partir d’un travail d’historien, en l’occurrence celui de Patrick Gourlay, auteur de l’essai Nuit franquiste sur Brest, la matière peut susciter l’esprit et engendrer en toute complémentarité de nouveaux projets : une collaboration pas du tout préméditée, mais fructueuse au final.

Aboutissement essentiel encore pour donner un minimum de confiance à un jeune auteur désireux de se lancer dans la réalisation. À mi-parcours des Rencontres, les quatre binômes – réalisateur et producteur – lauréats du dernier concours Estran, ont pu, après dix-huit mois d’un chantier accompagné par de nombreuses formations et échanges avec le milieu professionnel, découvrir leurs films sur grand écran et devant une salle n’ayant pas réussi à accueillir tous les spectateurs intéressés. Les parcours de Claire Barrault, Clémence Dirmeikis, Germain Huard, Lauriane Lagarde – pour les réalisateurs – de Jean-Philippe Lecomte, Thomas Guentch, Marc Bellay et Amélie Quéret – pour les producteurs – ne sont pas identiques et vont sûrement l’être de moins en moins, mais tous ont participé à une expérience collective et formatrice qui reste un modèle du genre en France.

Les lauréats Estran ; le producteur Fred Prémel et le scénariste Leonardi Valenti en rendez-vous « slow dating ». © YLM Picture.

 

Le court métrage n’a pas été le seul à alimenter les conversations, ni les envies de fiction. Auteurs-réalisateurs ayant déjà en poche de l’expérience et de la matière à nourrir un long métrage se sont prêtés à l’exercice du slow dating, face à des producteurs expérimentés. Ensemble, ils ont bien sûr pris leur temps au cours des échanges, mais l’exercice a également été dense. À l’image des trois jours des Rencontres 2016.

Christian Campion

Toutes les photos sont signées Yves Le Moullec – YLM Picture.