Pour raconter le premier cycle de la nouvelle ère d’Estran, nous avons rencontré, après les deux producteurs Amélie Quéret et Marc Bellay, deux auteurs lauréats : Lauriane Lagarde et Germain Huard. Alors que leurs films sont en post-production, ils nous donnent un aperçu de l’expérience qui les a réunis une année durant autour des projets : A l’Horizon pour la première ; Jusqu’à ce que la mort nous sépare pour le second.

Lauriane Lagarde est la première des deux réalisateurs que nous ayons rencontrée. La première, dans le cadre de cet entretien bilan, mais aussi la première hors du cadre Estran car, si jeune soit-elle, elle fait déjà partie du paysage audiovisuel breton, avec plusieurs documentaires à son actif dont Sur la dalle, en 2010, produit par Vivement Lundi ! et A Part entière, en 2015, produit par .Mille et Une. Films. On ne la connaissait cependant pas jusqu’à présent côté fiction. Et pour cause, le déclic est récent. « C’est Estran qui a déclenché l’écriture du projet. Je l’ai fait sans y croire vraiment », confie-t-elle. En écrivant pour le concours de scénarios, première étape du dispositif Estran 6 pour les auteurs, Lauriane s’est inspirée des lieux de son premier film documentaire, la dalle Kennedy, dans le quartier rennais de Villejean. Elle y situe l’histoire d’une jeune adolescente solitaire qui se cherche, déchirée entre son envie d’être maternée et son désir d’indépendance.

Lauréate Estran, au printemps 2015, la jeune scénariste se doit alors d’être associée à un PEM (Producteur EMergent), qui sera son partenaire sur le projet. Le rôle est attribué à Thomas Guentch : pour Lauriane, un producteur « number one » et une collaboration qui débute et se confirmera dans les meilleurs termes. « Thomas m’a toujours encouragée, ne m’a jamais dit non – même s’il a toujours alerté sur le budget. J’ai eu le sentiment d’une vraie collaboration, d’une véritable écoute », se réjouit-elle.

Mieux vaut d’ailleurs des couples de cinéma bien assortis car c’est plus d’un an qui va s’écouler entre la formation des binômes et la finalisation des films. Cette incubation lente est une caractéristique du dispositif Estran, et un atout pour les professionnels en devenir. « Savoir dès le début qu’on va tourner un an après, c’est à la fois un cadeau magnifique et une pression de tous les instants », nous dit Lauriane, qui ajoute avoir de fait « pris le plus de temps possible. J’y ai pensé tout le temps. Il fallait que ça décante ».

Lauriane Lagarde sur le tournage de ''A l'horizon'' Estran                                                               Lauriane Lagarde et son équipe sur le tournage de « A l’Horizon » © Yves-Marie Geffroy

Autour de Lauriane et de son projet, arrive bientôt Aurélien Marra. La réalisatrice a découvert le travail du chef opérateur en voyant le film Lueurs d’Anthony Quéré et Olivier Broudeur. « J’ai vu les images, j’ai été bluffée. » Elle va donc au devant du technicien. « Plus encore que sa maîtrise technique, c’est son écoute, sa sensibilité au projet qui m’ont convaincue. Nous avons très rapidement été sur la même longueur d’onde », conclut gaiement Lauriane, assurant – quand elle a jusqu’ici signé l’image de ses documentaires – qu’elle était « contente de laisser la caméra à Aurélien ».

A écouter la réalisatrice, A l’Horizon apparaît très naturellement comme un travail d’équipe, une œuvre collective dans laquelle elle accorde à chacun sa confiance, attentive à ce qu’il peut apporter ou améliorer du projet d’origine. Reconnaissante, elle évoque son équipe « zen », capable de la rassurer quand « des pensées polluantes interfèrent, quand on commence à se dire que tous ces gens sont là pour vous, qu’ils ont lu votre scénario très personnel et qu’ils sont en train de bosser dessus ; ce qui peut vite être paralysant ». Une équipe prête aussi, comme sa première assistante Stéphanie Techenet, à « lui dire les choses ». Et un léger regret : « Quand on commence à se sentir à l’aise, c’est déjà la fin », s’amuse la jeune femme.

Pour repérer des actrices, Lauriane s’attèle à visionner de nombreux films. « Nous sommes aussi passés pas l’association 1000 visages, on a trouvé des jeunes qui avaient fait des ateliers, et parfois quelques films ». Un premier casting rennais ne donne rien. C’est à Paris finalement que le film va trouver son premier rôle. Ce sont même deux comédiennes, également convaincantes, qu’il faudra départager, à regret. Travailler avec des professionnels, la réalisatrice reconnait que c’était la bonne option : « Mon actrice (Armande Boulanger, ndlr) comprenait instinctivement. Elle était toujours juste. Il fallait juste essayer de placer le curseur des émotions ». Les amateurs ont cependant, eux aussi, voix au chapitre, et c’est encore une histoire d’alchimie. Lauriane raconte cette fois l’arrivée des « breakers », figurants dans le film, au milieu du tournage : « On avait un peu échangé en amont du tournage mais une fois sur le plateau, ils m’ont proposé des choses qui ont fonctionné presque aussitôt. »

Estran A l'horizon                                                             Armande Boulanger, Jisca Kalvanda et Lauriane Lagarde © Yves-Marie Geffroy

Autre motif de satisfaction pour la lauréate, qui ne se départit décidément pas de son sourire à l’évocation des mois qui viennent de s’écouler : avoir pu travailler avec un compositeur. L’élu, c’est Ghislain Fracapane de Mermonte. « Un album que j’ai écouté en boucle et pour lequel j’avais eu envie d’écrire un film », raconte-t-elle. « A un moment du film (A l’Horizon, ndlr), je me suis dit : pourquoi pas l’utiliser ? C’était une première pour Ghislain. Nous avons imaginé des variations autour d’un thème musical puis nous avons travaillé à rebours autour d’un ou plusieurs instruments. Finalement, l’ensemble est devenu assez minimaliste pour que la musique ne prenne pas le pas sur l’histoire et n’enrobe pas les sentiments. »

A quelques jours du montage, quand nous nous rencontrons, Lauriane s’apprête à confier ses images à Mona Lise Lanfant. Elle raconte que « Thomas (Guentch, le producteur, ndlr) a travaillé avec elle sur un précédent court métrage », qu’elle a « eu de la chance que Mona soit intéressée par le projet et qu’elle ait accepté d’y travailler malgré un emploi du temps très chargé ». Une nouvelle occasion d’apprendre en observant un tiers se saisir de son travail pour une jeune professionnelle qui dit se sentir « en perpétuelle formation ».

D’Estran, Lauriane dit enfin qu’il fut « une expérience très agréable et chaleureuse ». Elle relate la proximité qui s’est établie entre les quatre auteurs lauréats, et leur coopération. Clémence Dirmikis (Danse Poussin) s’est ainsi trouvée 2e assistante sur A l’Horizon. Claire Barrault (T’es con Simon !) est venue en renfort sur le casting et Germain Huard (Jusqu’à ce que la mort nous sépare) a fait le déplacement pour figurer dans le dernier plan tourné, à 2 heures du matin. Et de conclure : « Le film est devenu extrêmement important pour moi, il est très personnel, presque intime. C’est en cela qu’Estran est une chance car il donne l’opportunité à des gens comme moi qui n’osaient pas croire en la possibilité de réaliser une fiction une fois dans leur vie, de se lancer quitte à se casser la gueule. »

Estran Germain Huard                                          Germain Huard sur le tournage de Jusqu’à ce que la mort nous sépare © Sébastien Durand

Pour Germain Huard, Estran c’est la possibilité d’un premier passage à l’acte, longtemps retardé. Passionné de cinéma, le jeune réalisateur est passé par la section études cinématographiques de l’Université Rennes 2. Il y entre sans projet particulier, sans velléité professionnelle, simplement parce qu’il est cinéphile. Au gré de quelques ateliers de pratique, son point de vue sur le septième art évolue. Les cours de scénario, la rencontre avec les intervenants professionnels : l’envie est désormais là de mettre la main à la pâte. Manque encore la confiance. « L’écriture paraissait loin et très difficile. » Et puis, il faut assurer le quotidien. C’est donc par un autre biais que Germain se frotte d’abord aux métiers du cinéma. Il travaille comme projectionniste, une activité qu’il conserve comme une planche de salut, « dès qu’il est en galère », et qu’il reprend quand c’est nécessaire.

Au sortir de son cursus universitaire, titulaire d’un Master 2, et s’étant exercé à la pratique audiovisuelle dans le cadre d’associations étudiantes, Germain décroche un poste au CREA (Centre de ressources et d’études audiovisuelles de l’Université de Rennes 2). Cet emploi, il affirme « y avoir appris beaucoup de choses ». Oui, mais voilà, l’envie d’écrire le taraude. Alors il s’en va. Il part s’installer à Paris où se souvient-il, [il] ne fait qu’écrire, tous les jours. Pour apprendre, il lit des scénarios, des manuels – américains surtout. Méthodique, il achète ensuite – très cher – un annuaire de producteurs et commence à envoyer des bibles de séries.

Une première porte s’ouvre quand il obtient un rendez-vous à Capa Drama. La société a retenu  une de ses bibles. Pour développer son projet, sous les auspices de France Télévisions, elle lui impose un co-auteur : « Un mariage créatif difficile mais nécessaire », reconnaît Germain, réaliste. Le travail se passe mais le projet est finalement abandonné. L’auteur en herbe collabore une autre fois avec la société, sur un autre projet qui, là non plus, n’aboutit pas.

Pas complètement démotivé, même s’il avoue un « coup de mou » après ce deuxième refus, l’auteur prend finalement de cette expérience du poil de la bête. « Seul devant sa feuille, on ne sait pas ce qu’on vaut. » Cette première incursion, même avortée, c’est donc un premier jalon. Même si « écrire une bible c’est un peu à la portée tout le monde », tempère le désormais réalisateur. Puis Germain devient père. Il retourne en cabine. « J’ai un peu arrêté d’écrire », confie-t-il. Un peu, pas longtemps. Il a connaissance d’un appel à projets du Groupe Ouest. Le voici de nouveau sur les rails. Il envoie deux projets de long-métrage. Il est présélectionné à deux reprises. Une nouvelle fois, les choses en restent là.

Estran Jusqu'à ce que la mort nous sépare                                                          Sur le tournage de Jusqu’à ce que la mort nous sépare © Sébastien Durand

Avec Estran se présente une nouvelle chance. Pour l’occasion, le jeune auteur développe un projet qu’il avait en tête avant l’annonce du concours. On connait la suite – heureuse – de l’histoire. Celle de Germain, désormais réalisateur. L’histoire racontée dans son film se résume quant à elle comme suit : A l’heure d’entrer dans une vie rangée, le personnage principal fait une expérience tragi-comique de la loyauté qui va compromettre le cours normal de son existence.

Quand nous rencontrons Germain pour cet entretien, le film est en fin de montage. Le travail du réalisateur touche à sa fin. Comme il est sans doute, des quatre auteurs lauréats du dispositif, celui dont le désir de cinéma est le plus ancien, celui qui porte aussi l’expérience la plus longue de l’écriture de fiction, on pourrait craindre qu’il soit un candidat pour qui l’expérience Estran, celle d’un dispositif fondé sur le collectif et la pédagogie – façon compagnonnage -, se soit avérée difficile. Fort heureusement, c’est une idée fausse. Estran, pour Germain, « c’est le luxe absolu. Gagner la production de son court c’est le meilleur des Prix ». « De chouettes rencontres, une entente excellente entre les lauréats » : ce candidat confirme l’enthousiasme de sa consœur Lauriane Lagarde !

A-t-il accepté facilement le regard des tiers et les préconisations qui s’expriment, notamment lors de la session de formation consacrée à l’écriture. Loin de lui avoir posé problème, Germain affirme « avoir adoré cette approche », celle des ateliers conduits par Alice Vial et Antoine Le Bos. « Chacun intervient sur le projet de l’autre, s’exprime avec bienveillance et précaution. Au bout d’un moment, on est bien avec les autres. C’est stimulant intellectuellement ». Stimulant – pense-t-il – comme le mélange des lauréats Estran avec d’autres stagiaires bénéficiaires des mêmes sessions, une des particularités du dispositif rénové en 2015.

Estran Jusqu'à ce que la mort nous sépare                                                                                       Jusqu’à ce que la mort nous sépare © Sébastien Durand

Si Germain, primo-réalisateur, n’avoue ni grandes surprises ni déconvenues à se trouver à la barre, il admet quelques responsabilités inédites, comme la direction d’acteurs, face auxquelles il a pu se sentir novice. A l’affiche de son film, quatre comédiens sur cinq sont des professionnels. « Il y a un pote, un autre du cercle proche ; trois comédiennes, issues du théâtre, ont quant à elles été repérées lors d’un casting ». Il a donc bien fallu donner le ton pour que s’accorde l’ensemble des acteurs. La consigne majeure que Germain se rappelle avoir donnée : « Pas d’intention dans le jeu. »

Côté production, c’est Jean-Philippe Lecomte, producteur au sein de la société .Mille et Une. films qui a endossé le rôle du « Producteur EMergent ». Le binôme étant parrainé par la « PEX » (productrice expérimentée), Anne Sarkissian. C’est dans le cadre de commandes et pas pour développer un projet personnel que Germain avait eu affaire jusqu’à présent à un producteur. La relation qui s’est nouée ici était donc inédite pour le jeune réalisateur. Pas de conflit pour autant. Quelques compromis, acceptés de part et d’autre de bonne grâce, car « les règles du jeu sont claires et connues de tous dès le départ ».

Protagonistes aguerris pour leur part, les techniciens ont été approchés par le réalisateur pour certains, par le producteur pour les autres. Professionnels tout-terrains, ils sont passés outre les quelques difficultés techniques, s’adaptant « au tournage de nuit ou encore au déplacement du décor en voiture ». Concernant la mise en scène, Germain concède quelques renoncements. Il