A Douarnenez, quarante ans de cinéma sans frontières


Chaque année en Bretagne, il est un rendez-vous qui aide tout doucement à rentrer de vacances tout en les prolongeant, l’air de rien. Ce rendez-vous, c’est le Festival de Cinéma de Douarnenez, qui se tient du 18 au 28 août. Une édition qui promet d’être un peu plus riche et festive encore qu’à l’accoutumée, puisqu’il s’agit de fêter les quarante ans de l’évènement. Le bel âge… 

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virginie pouchard et Yann stephant

Virginie Pouchard et Yann Stéphant © Gaell B. Lerays

A quarante ans, le Festival de Cinéma de Douarnenez ne connaît pas la crise. Le doyen des festivals de cinéma bretons – né en 1978 à l’initiative d’une bande d’allumés de cinéma – préfère s’occuper de celles que connaît le monde, en faire état et débat. Et pour ce faire, Douarnenez, plus que jamais, a décidé d’effacer les frontières : entre les arts, entre les peuples, entre les hommes et les générations. Plutôt que de mettre à l’honneur une minorité ou un peuple minorisé, comme c’est le cas chaque année, l’équipe a justement choisi cette thématique de la frontière pour fêter son quarantième anniversaire, comme le raconte Yann Stéphant, son directeur : « fêter les quarante ans du Festival, c’était d’abord réfléchir tous ensemble – des anciens salariés à l’équipe actuelle, élargie au CA et à Daoulagad Breizh – à ce qu’était l’évènement et à ce qu’il est devenu pour chacun de nous, à ses mutations et à leur lien avec celles liées au cinéma et à la politique. Nous avons décidé de ne pas donner dans la nostalgie et de présenter de nouvelles propositions, tout en cherchant à incarner l’esprit qui habite le festival depuis les débuts, à travers des films de patrimoine et des rediffusions, le retour d’invités qui font désormais partie de notre Grande Tribu, leurs films. Interroger les frontières, cela renvoie bien sûr aux colonisations, aux migrations et aux identités, autant de sujets qui ont toujours intéressé le festival. C’est aussi un thème assez transversal et vaste pour nous laisser libres de voyager entre le passé et le présent, et de partager nos coups de cœur pour des écritures différentes ; libres aussi d’inviter d’autres cinéastes qui incarnent cette thématique, en leur donnant des espaces un peu plus importants en termes de projection, de parole, et de rencontre avec le public. »

L’ensemble de la programmation toutes sections confondues, réunira cent trente films environ, dont une petite moitié regroupée dans cette thématique centrale. Virginie Pouchard, programmatrice, nous parle de ces choix un peu plus en détails : « à l’intérieur de ce grand ensemble, Frontières, nous avons articulé des focus : sur des zones géographiques un peu lointaines et traversées par une frontière – comme le Mexique et les Etats-Unis, ou Israël et la Palestine, avec la présence remarquable d’Avi Mograbi et de Raed Antoni, ainsi que celle d’un ami du festival, Elia Suleiman – mais aussi plus proche de nous, dans une proposition que nous avons appelée Forteresse Europe. Il s’agira d’une cinématographie plus contemporaine et où le documentaire aura la part belle, même si nous avons essayé d’équilibrer les choses avec quelques fictions, plus légères pour certaines, comme le dernier film de Kaurismaki. Il sera question de Méditerranée, des Balkans également, avec une carte blanche aux journalistes du Courrier des Balkans qui nous sont si fidèles. Nous opérerons aussi une sorte de traversée cinématographique du thème en tant que tel, où il sera question des deux Irlande et des deux Corée, du rideau de fer… ». Pour nos deux programmateurs, il s’agit toujours de créer le débat et de parler de soi en même temps qu’on parle des autres ; ainsi sera-t-il beaucoup question d’hospitalité, d’assistance à personnes en danger et de politiques qui malmènent les notions les plus élémentaires de solidarité. Politique encore, en même temps qu’idiosyncrasique pour ce qui regarde le festival et son attrait pour les marges, le choix de s’intéresser ici à des enclaves au milieu de grands ensembles, comme le Surinam, la Guyane, le Brésil, Mayotte ou les Comores, avec de très beaux films comme Le Bouillon d’Awara, de Marie-Clémence et César Paes ou le court-métrage de Laura Henno, Koropa, produit par Spectre Productions à Rennes.

Deux autres programmations exceptionnelles et une carte blanche ont été imaginées cette année pour marquer l’anniversaire : une large proposition de films et de rencontres autour du cinéma d’animation en Bretagne, de la bidouille des années cinquante à aujourd’hui, une sélection toute subjective de films sur les luttes et le cinéma en Bretagne, confiée à Erwan Moalic, et une carte blanche offerte à ce même Erwan, « l’âme du festival », comme le dit Yann, celui qui a « dirigé, et coordonné l’évènement de 1978 à 2010. » Ses coups de cœur seront presque tous réunis grâce au talent de Virginie pour obtenir les copies, parmi lesquels on compte Atanarjuat, La Légende de l’homme rapide, de Zacharias Kunuk, Petites conversations familiales, d’Hélène Lapiower et Le Rendez-vous des quais, de Paul Carpita. Le grand documentariste indien, Anand Patwardan, infatigable défenseur des opprimés, sera lui son invité de cœur : il présentera quelques-uns de ses films.

En noir et blanc – Tonnerre de Brest !!! – R Masson, A Cevaer, P Peron – 1950 – Cinémathèque de Bretagne / En couleur – Tortig ha balibouzig (Le Bossu et le Bègue) – P Péron, P Galbrun – 1956 – Cinémathèque de Bretagne

Nous évoquions un coup de projecteur sur l’animation bretonne et nous y revenons. Car si les spécialistes et les cinéphiles savent à peu près combien foisonne ce cinéma-là en Bretagne et combien il rayonne dans le monde entier, le grand public ne s’en doute parfois pas. Yann Stéphant et Elen Rubin (chargée de cette programmation pour Daoulagad Breizh) disent chacun combien il leur semblait intéressant de rappeler les raisons des spécificités de ce cinéma en Bretagne et de raconter sa belle histoire, « des petits artisans travaillant dans leur cuisine aux quatre coins de la Bretagne dans les années cinquante, jusqu’à une structuration, rennaise surtout, qui n’a pas d’équivalent dans les autres régions de France ! » Elen rappelle que le Festival a souvent sélectionné des films d’animation bretons (pour ses seules qualités), et que les quarante ans étaient l’occasion de mettre en valeur des compétences et un savoir-faire extraordinaires, en même temps que fouiller dans une histoire trépidante et le plus souvent ignorée. « On date souvent ces débuts dans l’animation au Cyclope de la mer, de Philippe Jullien (1999) ou à L’Homme aux bras ballants, de Laurent Gorgiard (1997), mais avant cet âge d’or, la production était déjà très riche ! » Ces trésors à découvrir sous la forme de programmes dédiés à des réalisateurs le plus souvent, bénéficieront de l’éclairage de personnalités hors pairs en la matière, tels Jean-Pierre Lemouland (réalisateur, scénariste, formateur et producteur de JPL Films), Michel Guilloux (producteur de Lazennec Bretagne dans les années 90 et actuellement président de la cinémathèque de Bretagne), Jean-François Le Corre (producteur de Vivement Lundi !), Jean-Marc Ogier (chef décorateur) et Yvon Guillon (membre du CREA et fondateur de AFRICA – Université Rennes 2). Plusieurs réalisateurs accompagneront aussi leurs films.

Walkabout
Walkabout de Nicolas Roeg

Walkabout, l’un des plus beaux films de Nicolas Roeg, sera projeté en plein air le mardi soir 22 août, dans le jardin de la MJC

Les rendez-vous connexes, tels les expos, concerts, débats, salon de l’image ou ciné-concerts se trouvent encore augmentés : on peut citer par exemple une exposition des affiches des vingt premières éditions du festival, magnifiques très grands formats sérigraphiés ; des séances de cinéma en plein air, notamment celle organisée par l’association Cinécyclo ; une pérégrination inédite dans la cité où seront présentées de petites formes artistiques dans des lieux que le festival n’investissait jamais ; ou encore un concept tout à fait nouveau : le ciné fanfare!

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Gregaldur

Gregaldur offrira un ciné-concert coup de cœur aux plus petits, sur les images animées d’un maître de l’animation russe, Garri Bardine (le mercredi 23 août)

Bien sûr, les autres programmations qui ont forgé l’ADN du festival au fil du temps – La Grande Tribu, Le Monde des sourds, la question des LGBTQI –, et qui continuent de l’enrichir tous les ans, seront cette fois encore l’occasion de rendre plus varié le parcours des festivaliers, sans que les quarante ans y soient particulièrement marqués. Il est cependant à noter avec Virginie que « la question des frontières traversera la section LGBTQI sous l’angle des migrations liées à ces questions d’identité. » Les plus jeunes ne seront pas en reste avec un mini Festival qui n’aura rien à envier au grand, notamment grâce au ciné-concert de Monsieur Bidouille sur les films d’animation de Garri Bardine !

Ainsi s’annonce une édition des plus foisonnante, une qualité que revendiquent ses organisateurs et qui promet une nouvelle fois d’ouvrir et d’agiter le bocal d’un public éclectique, et de faire jaillir les étincelles dans ses yeux.

Gaell B. Lerays

En savoir plus :

Sur la programmation du festival : http://www.festival-douarnenez.com/fr/edition/2017/

Sur l’association Cinécyclo : https://www.cinecyclo.com/fr/