[Vie de l’asso] « Faire collectif et imaginer l’avenir », un nouveau chapitre pour Films en Bretagne : 3 questions à Lubna Beautemps et Julie Huguel, co-directrices

Lubna Beautemps et Julie Huguel, co-directrices de Films en Bretagne

Depuis fin 2024, Films en Bretagne expérimente une nouvelle manière de faire vivre sa gouvernance : une coprésidence à quatre, un Conseil d’Administration davantage impliqué et, depuis 2025, une co-direction confiée à Lubna Beautemps et Julie Huguel. Une organisation née dans un contexte de crise, mais qui s’est progressivement affirmée comme un choix politique : partager les responsabilités, croiser les regards et faire de la coopération un principe de fonctionnement.

Les Co-président·es témoignent d’une expérience qui a permis de consolider l’association et de renouer des liens de confiance avec ses partenaires. Mais le temps n’est plus seulement à la consolidation. Dans une filière fragilisée par les mutations économiques, politiques, sociales et technologiques, Films en Bretagne entend renforcer sa capacité à observer, représenter et défendre les professionnel·les, tout en étant force de proposition pour imaginer les modèles de demain.

C’est dans cette perspective que Lubna Beautemps et Julie Huguel envisagent leur co-direction : comme un cadre pour faire circuler l’information, faire émerger les initiatives et permettre à chacun·e de prendre sa part dans le projet collectif. Faire corps, expérimenter, coopérer : trois mots qui dessinent leur vision de l’association et ouvrent un nouveau chapitre pour Films en Bretagne.

À l’heure où leur mandat touche à sa fin, les quatre actuel·les Coprésident·es – Olivier Calonnec, Madeleine Leroyer, Camille Archambeaud et Sylvie Plunian – leur ont posé trois questions sur leur parcours au sein de l’association, leur expérience de la co-direction et les enjeux qu’elles identifient pour la suite.

3 QUESTIONS à Lubna Beautemps et Julie Huguel, co-directrices de Films en Bretagne

Les Co-président·es :

Vous avez toutes les deux une longue histoire avec Films en Bretagne. Pouvez-vous nous raconter comment vous êtes arrivées dans l’association et comment vous y avez cheminé ?

Lubna :

Après des études de cinéma à l’Université Rennes 2, j’ai fait plusieurs stages dans différentes structures du secteur, notamment en 2009 chez .Mille et Une. Films, société de production rennaise fondée par Gilles Padovani, alors très investi à Films en Bretagne. C’est là que j’ai découvert les enjeux liés à la production en région et à la décentralisation.

À partir de 2010, j’ai travaillé ponctuellement pour Doc’Ouest, devenu depuis les Rencontres de Films en Bretagne – Julie était déjà là ! J’entendais les débats et les préoccupations des professionnel·les et j’avais une vraie admiration pour ces auteur·ices et producteur·ices qui faisaient le choix de rester ici pour créer. Faire des films est déjà un parcours du combattant ; en faire en région relevait presque, à mes yeux, de la piraterie ! Il y avait quelque chose de militant dans cette volonté de créer depuis la Bretagne. Dans un système très centralisé, défendre la création en région, c’est aussi défendre la possibilité de faire émerger d’autres regards et d’autres récits.

J’ai ensuite rejoint Films en Bretagne en CDI comme assistante de direction. Après avoir quitté l’association pendant deux ans et demi, j’y suis revenue en 2021, à l’arrivée de Franck Vialle, pour prendre en charge la coordination de la vie associative, au contact direct des adhérent·es, des collèges et des groupes de travail.

Cette nouvelle fonction m’a amenée à beaucoup travailler ma posture et les différentes manières d’animer un collectif. Films en Bretagne rassemble des métiers, des structures, des générations et des visions très différentes : comment faire une place à toutes ces singularités tout en faisant collectif ? Cette question est devenue centrale pour moi. Plus que jamais, nous avons besoin de faire collectif, de « faire corps », pour reprendre l’expression de Franck Vialle – que je salue ici tant il a compté dans mon parcours.

Julie :

Je suis arrivée chez Films en Bretagne en 2007 comme assistante administrative et communication. Nous n’étions que quatre, répartis entre l’Union des professionnels et le Bureau d’accueil des tournages. Depuis, les années ont passé et ne se sont jamais ressemblées.

Au fil des projets, l’équipe a grandi ou s’est réduite… Pour garder le cap, il a fallu faire preuve d’une vraie polyvalence. En plus de l’administration, j’ai fait de la finance, la communication, la formation, la logistique et parfois même la technique !

Entre les départs, les arrivées, les vacances de postes et le passage de quatre directions successives, j’ai beaucoup appris sur le terrain. C’est ce parcours qui m’a menée de chargée d’administration à coordinatrice, puis aujourd’hui à la co-direction.

À l’arrivée de Franck, je m’interrogeais vraiment sur mon avenir à Films en Bretagne. J’avais le sentiment d’avoir déjà donné beaucoup de mon temps et de ma santé à l’association. Mais son énergie, sa vision de Films en Bretagne et sa manière de travailler avec l’équipe m’ont convaincue de rester.

En 2021, le besoin de faire un bilan de compétences s’est imposé. Cela m’a permis de poser les choses, de prendre du recul sur mon parcours et de valoriser tout ce savoir-faire accumulé. Et puis, il y a eu le retour de Lubna. Travailler avec elle a toujours été une évidence et un réel plaisir, ce qui a fini de confirmer ma place ici. Et enfin le travail d’équipe au quotidien avec Caroline et Antoine est vraiment précieux.

Je ne vais pas vous mentir : tout n’a pas été de tout repos. Nous avons traversé des difficultés mais je retiens surtout les projets stimulants et les belles rencontres avec les professionnel·les. Je suis profondément attachée à la dynamique collective, un pilier essentiel pour faire grandir et faire réussir l’ensemble d’une filière.

L'équipe (de dos !) à Larmor-Plage après un Séminaire | De gauche à droite : Julie Huguel, Caroline Le Maux, Lubna Beautemps et Antoine Lareyre (+ Tim Leborgne absent sur la photo).

Les Co-président·es :

Vous avez fait le choix de la codirection, ce qui est un fonctionnement nouveau pour l’association. Comment et à quel moment est né votre projet de codirection ? Comment la faites-vous vivre au quotidien ?

Lubna :

Il y a deux ans et demi, Films en Bretagne a traversé une période de crise financière et humaine qui nous a amené·es à mettre en place une organisation transitoire. Julie et moi avons assuré le copilotage de l’association par intérim, l’équipe salariée a réorganisé ses missions, le CA s’est structuré en pôles pour suivre plus finement les différents chantiers et la coprésidence est désormais assurée par quatre professionnel·les.

Pendant plus de deux ans, nous avons donc travaillé de manière très étroite avec l’équipe et le CA. De mon côté, j’ai suivi à cette période avec Animacoop, une formation consacrée à la coopération et aux outils d’intelligence collective, qui a beaucoup nourri ma réflexion sur les questions de gouvernance et de facilitation. Ce qui devait être transitoire s’est finalement imposé comme un véritable choix de gouvernance. La codirection nous paraît cohérente avec la nature même de Films en Bretagne – un collectif – mais aussi avec les responsabilités qui pèsent aujourd’hui sur les directions de structures culturelles. Partager les responsabilités stratégiques, financières, humaines et politiques permet de croiser les regards, de partager la responsabilité et de rendre la fonction plus soutenable.

Julie :

La codirection ne s’est pourtant pas imposée tout de suite à moi ! C’est l’aboutissement d’un cheminement, nourri par cette longue pratique commune, par les discussions avec le Conseil d’Administration mais aussi par le travail mené avec Marion Le Joly dans le cadre du DLA (Dispositif Local d’Accompagnement). Entre juillet 2024, où je me disais, après avoir connu quatre directions, que je ne prendrai jamais seule la tête d’une association, et décembre 2025, mon regard a beaucoup évolué.

C’est aujourd’hui un choix politique : penser la direction comme un espace de responsabilité partagée et structurée plutôt que comme l’incarnation d’une autorité verticale. Nous n’avons pas cherché à reproduire un modèle existant, nous avons construit le nôtre à partir de ces deux années d’expérimentation. Et si j’ai accepté de franchir ce pas, c’est aussi parce que je le fais avec Lubna. Nous travaillons ensemble depuis longtemps, nous avions déjà construit un socle de confiance très fort et nous sommes complémentaires. Nous partageons les mêmes valeurs et connaissons nos forces comme nos points de vigilance respectifs.

Lubna :

Et c’est réciproque ! Je me suis aussi lancée dans cette aventure parce que c’était avec Julie. Au quotidien, nous avons chacune notre périmètre : Julie porte davantage les enjeux administratifs et financiers, et moi le développement des projets. Nous sommes autonomes sur les affaires courantes, mais nous échangeons constamment et partageons les décisions qui engagent plus largement l’association, entre nous mais aussi avec l’équipe. Les décisions stratégiques, financières ou organisationnelles importantes sont partagées avec le CA.

Plus largement, nous essayons de construire un cadre qui permette à chacun·e – salarié·e, administrateur·ice ou adhérent·e – de prendre sa place, de comprendre son périmètre, de s’en saisir et d’être force de proposition. Nous ne concevons pas la direction comme la personne qui arrive en disant : « je sais où on va et comment on va y aller ». Nous nous retrouvons davantage dans une posture de facilitatrices : poser un cadre, faire circuler l’information, permettre aux personnes de s’emparer des sujets et faire émerger les propositions.

Julie :

Cette logique se retrouve dans notre manière de travailler avec l’équipe et le Conseil d’Administration. Nous cherchons une forme d’« horizontalité encadrée » : favoriser l’autonomie et la responsabilisation plutôt que le micro-management, tout en ayant des rôles et des espaces de décision clairement identifiés. L’horizontalité ne signifie pas que tout le monde décide de tout.

Tout cela suppose beaucoup de dialogue et des espaces organisés : réunions d’équipe, temps de codirection, coprésidence, Conseil d’Administration, pôles du CA, espaces avec les adhérent·es… Cela peut donner l’impression de beaucoup de strates et de beaucoup de temps consacré à l’échange. Mais sur le temps long, nous pensons que c’est du temps gagné et, surtout, de la démocratie : les personnes comprennent mieux les enjeux, peuvent davantage s’emparer des sujets et prendre leur part dans le projet collectif.

Assemblée Générale de l'association à Brest en 2025 et élection des actuel·les membres du Conseil d'Administration

Les Co-président·es :

Quels sont les grands enjeux pour Films en Bretagne dans les prochains mois et les prochaines années ? Qu’avez-vous envie de porter à travers cette codirection ?

Julie :

Dans le cadre d’un Dispositif Local d’Accompagnement, nous avons bénéficié avec Marion Le Joly d’un accompagnement très précieux autour de notre projet associatif, de notre modèle économique et de notre positionnement. Ce travail nous a permis, avec l’équipe et le CA, de remettre les choses à plat, de réinterroger nos valeurs et ce qui compte pour nous. Il a aussi permis d’asseoir la vision que nous portons aujourd’hui avec Lubna.

Lubna :

Les enjeux sont nombreux au regard du contexte ! Nous sommes confronté·es à des transformations politiques, économiques, technologiques, sociales et écologiques qui traversent l’ensemble de la filière et fragilisent particulièrement les professionnel·les en région. Beaucoup nous disent n’avoir jamais eu autant de mal à se projeter et à anticiper. Nous sommes dans une période très mouvante, où les modèles sont remis en question, les financements se resserrent, où l’extrême droite progresse et où circulent aussi beaucoup de discours et de fausses informations sur le fonctionnement et le financement de notre secteur.

Dans ce contexte, le rôle de Films en Bretagne nous paraît d’autant plus important. Avec le Conseil d’Administration, nous souhaitons d’abord renforcer notre capacité d’observation et de représentation. Nous avons une connaissance très précieuse du terrain, grâce aux adhérent·es et à leurs remontées, mais nous avons aussi besoin de pouvoir nous appuyer davantage sur des données tangibles pour objectiver les réalités de la filière. En 2023, par exemple, le collège des auteur·ices, réalisateur·ices et compositeur·ices de Films en Bretagne a mené avec l’ARBRE une enquête flash qui a permis de documenter la précarisation de ces professionnel·les. Ce type d’outil est précieux : il permet de partir des réalités vécues pour construire une analyse et porter une parole auprès du CNC ou des élu·es régionaux et nationaux.

Notre enjeu est donc de renforcer cette capacité de représentation, d’être en mesure de réagir, de prendre position et de défendre les professionnel·les et le modèle auquel nous sommes attaché·es. Mais nous ne voulons pas être uniquement dans une posture défensive. C’est une réflexion que nous avons beaucoup avec le CA : comment ne pas seulement réagir aux transformations ou aux menaces, mais aussi être force de proposition ? Comment réfléchir collectivement au modèle que nous voulons pour demain et aux évolutions que nous souhaitons porter ? C’est sans doute toute la difficulté, mais aussi tout l’intérêt de la période actuelle : défendre ce qui doit l’être tout en étant capables d’imaginer la suite.

Julie :

Nous pensons aussi que Films en Bretagne doit continuer à proposer des espaces de réflexion collective, qui permettent aux professionnel·les de prendre de la hauteur sur leurs pratiques et de réfléchir ensemble à la filière que nous voulons pour demain. Les transitions sociales et écologiques sont des enjeux que nous travaillons depuis plusieurs années et qui traversent aujourd’hui l’ensemble de nos sujets. Accompagner ces changements de modèle suppose aussi d’accepter d’expérimenter, d’essayer de nouvelles manières de faire et de partager les réussites comme les échecs. Films en Bretagne peut être ce laboratoire collectif, un espace où l’on met en commun les expériences, les idées et les réflexions pour imaginer d’autres façons de créer, de produire et de travailler.

Mais Films en Bretagne doit aussi rester, très simplement, un espace de rencontre et d’interconnaissance. Beaucoup de professionnel·les peuvent se sentir isolé·es dans leur métier ou leur quotidien. Pouvoir partager ses réalités, comprendre celles des autres et créer des solidarités nous paraît d’autant plus essentiel aujourd’hui.
Nous encourageons donc fortement les adhérent·es à s’emparer de Films en Bretagne : l’association, c’est surtout ce qu’ils et elles en font. De très belles initiatives naissent directement de leurs envies : les Lectures de scénarios en musique, les « Clins d’œil du cinéma breton », les Cafés des auteur·ices… Avec Lubna, cela nous touche particulièrement et nous rend fières de voir des personnes se rencontrer autour du “faire ensemble”. Notre rôle est de créer les conditions pour que cela existe.

Cette mobilisation est d’ailleurs essentielle à la robustesse de Films en Bretagne. Notre modèle repose sur une petite équipe salariée et sur l’implication des adhérent·es et des administrateur·ices. Dans un contexte de moyens contraints, l’enjeu est de continuer à mobiliser sans épuiser, de mieux répartir l’engagement et de permettre à de nouvelles personnes de prendre leur place.

Enfin, nous voulons mieux rendre visibles toutes ces dynamiques : communiquer, ce n’est pas seulement parler de Films en Bretagne, c’est aussi raconter ce que produit le collectif, faire circuler les initiatives et les ressources et valoriser celles et ceux qui font vivre la filière.

Lubna :

De manière générale, ce que nous avons envie de porter à travers cette codirection, c’est la coopération. C’est un terme que l’on utilise beaucoup aujourd’hui, mais il nous semble particulièrement juste pour décrire les relations que nous voulons construire, aussi bien au sein de Films en Bretagne qu’avec les autres structures et institutions.

Coopérer, c’est travailler ensemble dans un but partagé, sans être dans une logique de concurrence. C’est chercher ce que nous avons en commun et faire naître des partenariats nouveaux et vertueux entre des acteur·ices qui se connaissent ou qui ont moins l’habitude de travailler ensemble.

Dans nos métiers, nous avons été habitué·es à une certaine forme de concurrence : face aux guichets, aux appels à projets, pour obtenir des financements ou de la reconnaissance… Or, face aux difficultés que traverse aujourd’hui le secteur, nous croyons davantage à l’esprit d’équipe, à la solidarité et à la capacité à construire des réponses communes.

C’est aussi de cette manière que nous voulons penser notre relation avec les institutions et les structures partenaires : apprendre à mieux se connaître, comprendre les réalités et les contraintes de chacun·e, identifier ce qui nous rassemble et voir ce que nous pouvons construire ensemble.

Et s’il faut trouver quelque chose de positif dans la période que nous traversons, c’est peut-être cela : elle nous oblige à sortir de nos habitudes, à faire équipe et à faire collectif.

L'équipe, le Conseil d'Administration, le Comité de Pilotage des Rencontres de Films en Bretagne à Redon en 2025

Propos recueillis par Films en Bretagne, octobre 2026.

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