[Cinéma et égalité des genres] Programmation CinéfilLes à l’Arvor (Rennes) : 3 questions à Pascale Breton

Les cinéastes Bojina Panayotova et Pascale Breton | Séance CinéfilLes : JE VOIS ROUGE de Bojina Panayotova | Juin 2026 à l'Arvor (Rennes)

Depuis plusieurs années, Pascale Breton poursuit une œuvre singulière de cinéaste, entre attention au réel, fiction et exploration des territoires intimes. Mais son rapport au cinéma ne s’arrête pas à la réalisation : profondément cinéphile, elle envisage les films comme autant de territoires qui élargissent notre regard et nourrissent, par leur différence, notre propre manière de voir et de créer.

Avec CinéfilLes, nouveau cycle imaginé avec le Cinéma Arvor à Rennes, elle s’aventure du côté de la programmation pour faire émerger des œuvres de réalisatrices françaises du XXIᵉ siècle parfois peu vues, insuffisamment montrées ou déjà menacées d’effacement dans l’histoire du cinéma.

Accompagnées par leurs autrices, ces séances sont autant d’occasions de regarder autrement une cinématographie trop souvent réduite à quelques figures et quelques titres. Une manière aussi de rappeler l’importance de faire une place aux femmes cinéastes dans les salles, dans les récits de l’histoire du cinéma et dans nos mémoires de spectateur·ices.

Films en Bretagne est allée à la rencontre de Pascale Breton pour évoquer son parcours de cinéphile, les raisons qui l’ont poussée à imaginer CinéfilLes et la manière dont elle a constitué cette programmation, pensée comme une invitation à découvrir – ou redécouvrir – un continent cinématographique encore largement à explorer.

3 QUESTIONS à Pascale Breton

Photo (DR) : Philippe Lebruman

Pascale Breton
Cinéaste

D’abord géographe, puis scénariste, Pascale Breton réalise des courts et moyen métrages, dont les plus connus sont La Huitième Nuit (1996, Grand Prix de Clermont-Ferrand) et Les Filles du douze (2000, Grand Prix de Brest). Revenue vivre en Bretagne en 1999, elle y réalise Illumination (2003, primé à Rotterdam et à Turin) et Suite Armoricaine (2016), tourné à Rennes et qui obtient au Festival de Locarno le Prix de la Critique Internationale. En attendant de réaliser son nouveau long-métrage, elle écrit et traduit pour le théâtre, et réalise des court-métrages.

Films en Bretagne :

En plus de ton travail de cinéaste, tu sembles nourrir un rapport fort à la cinéphilie. Peux-tu nous raconter comment le cinéma est entré dans ta vie et ton rapport à la cinéphilie aujourd’hui ?

Pascale Breton :

Un jour mon père m’a emmenée à une séance de ciné-club dans la ville d’Algérie où nous vivions alors, à la fin des années 60. C’était Alexandre Nevski, d’Eisenstein. Je crois que j’étais la seule enfant dans le public, j’avais sept ans, et mon isolement parmi les adultes m’a fait adopter une expression sérieuse. Mon père m’avait emmenée juste parce qu’il avait envie de revoir le film et qu’il me gardait ce soir-là. Jusque-là je n’avais vu que des productions pour enfants, qui ne m’intéressaient pas beaucoup (à part une obsession pour Le Manège Enchanté, j’ai des cahiers de dessin entiers où j’essayais de reproduire le Manège et ses personnages).

Il y a beaucoup de plans en contre-plongée dans le film, souvent la caméra se trouve sous le ventre des chevaux au galop. Ensuite mon père m’a expliqué qu’on creusait un trou pour mettre la caméra sous leur passage. Ma mère n’était pas contente que j’aie vu le film parce que j’avais raconté à ma petite sœur que c’était un film où on jetait des bébés dans un grand feu. J’ai dû expliquer à ma mère que même si c’était horrible je n’avais pas eu peur, que j’avais compris que c’étaient des faux bébés, et aussi que le film montrait que c’était mal. À dater de cette projection précise, le cinéma a fait une entrée dans ma vie. J’avais compris que la caméra a une vie autonome, qu’elle recrée par sa position le réel. Et aussi la dimension éthique du cinéma. Il pouvait montrer le mal sans s’y associer.

Un autre film qui a compté pour moi a été le film de Bergman, Le Septième Sceau, je l’ai vu au Cinéma de Minuit quand j’avais douze ans. Je crois qu’auparavant j’ignorais que le cinéma avait cette capacité de représenter un univers fantastique. Je lisais énormément, et sur le plan de l’imaginaire, la littérature me paraissait supérieure. Ce film que j’ai souvent revu prouvait le contraire.

À partir de l’âge de quinze ans j’ai eu une mobylette, ce qui m’a permis d’aller voir des films, beaucoup de films (on habitait à la campagne). En revanche, je n’arrivais pas à imaginer que j’en ferais un jour. Je vivais tout au bout du Finistère et à l’époque il n’existait aucun enseignement de cinéma. Je faisais des diaporamas en dessinant sur de petits bouts de rhodoïde, et en enregistrant sur un radio-cassette, je faisais des photos que je développais dans le labo d’un collègue de mon père. C’étaient des activités solitaires, comme en prolongation du jeu. Quand même, René Vautier était passé à la salle polyvalente de mon CES pour présenter Avoir vingt ans dans les Aurès. Mais ça me semblait un cinéma pour les hommes, trop proche de la réalité. Je n’aimais que la fiction très affirmée, qui propulse dans un autre monde. Cela peut sembler en contradiction avec les films que j’ai fait ensuite – mais c’est un autre sujet, à ranger sous la rubrique du « conditionnement par les commissions et la pensée dominante des financements ».

Il y a pour moi une continuité entre voir des films et en faire, exactement comme entre lire et écrire. Peut-être parce que je suis peu influençable. Donc les films que je vois et les livres que je lis dessinent des contrées étrangères qui m’aident par leur différence à prendre conscience, préciser et assumer la singularité de ce que j’entreprends.

À quel point les bons cinéastes apportent avec une sorte d’évidence une vision personnelle qui s’impose dès les premiers plans d’un film, c’est quelque chose qui m’éblouit toujours autant. Cet émerveillement n’a rien à voir avec la logique d’audimat des plateformes, les enseignements des écoles de cinéma, la perception par la plupart des critiques. Le réel est littéralement réinventé par le regard du/de la cinéaste, et chaque fois je leur suis reconnaissante de l’élargissement de la perception qu’iels m’ont procuré. Cela ressemble à ce que dans la vie on appelle la magie de la rencontre.

La famille de saltimbanques dans LE SEPTIÈME SCEAU d'Ingmar Bergman (1957)

Films en Bretagne :

Tu as proposé à Antonin Moreau, directeur éditorial du cinéma Arvor à Rennes, une programmation intitulée « CinéfilLes », consacrée à six films réalisés par des femmes du XXIᵉ siècle, accompagnés par la présence de leurs autrices. Qu’est-ce qui t’a donné envie de porter cette proposition ?

Pascale Breton :

Ça peut sembler paradoxal à une époque où on met beaucoup en avant le travail des réalisatrices. Mais ces efforts de communication me semblent partiels – ce sont toujours les mêmes visages qui sont montrés – et masquent une discrimination toujours active, difficile à déloger parce qu’il est parfois ardu de la localiser. Et aussi parce que les principales concernées, les réalisatrices, soit espérent passer entre les mailles du filet, soit tiennent à éviter de passer pour paranoïaques, plaintives ou trop centrées sur la question du genre. Les chiffres parlent pourtant d’eux-mêmes, et sont accessibles à toustes sur le site du Collectif 50/50. Encore ne se penchent-il que sur la production, et non sur le destin des films dans les salles ou dans les festivals, qui poursuit la logique d’entonnoir.

Certes, et ça a été quantifié, la cinématographie des réalisatrices est à la fois plus maigre en nombre de films par œuvre et en budget par film, moins programmée, moins mise en avant en festivals, etc. Mais une chose qui m’a frappée, c’est ce point commun entre l’histoire de l’art et celle du cinéma : les artistes femmes existent, sont souvent respectées de leur vivant ou du temps de leur activité, mais elles sont ensuite gommées de l’histoire. Je constate la même chose pour les réalisatrices. Je ne citerai pas de noms, pour ne pas porter préjudice. Car à énoncer « unetelle qui avait tellement de talent, n’arrive plus à faire de films depuis vingt ans, ou n’a pu faire financer que deux ou trois films en trente ans, et avec des financements trop misérables », on s’expose à toutes sortes de réponses du genre « ah oui mais elle est partie s’installer à Marseille » ou bien « c’est à partir du moment où elle a fait des enfants », ou encore « oh mais tu sais elle a dit qu’elle était plus heureuse depuis qu’elle ne faisait plus de films ». On l’aura compris, pour les femmes cinéastes, l’ennemi serait « la vie », justement parce que « elles ont plus de talent pour la vie quotidienne ». Bon mais les faits montrent autre chose : financements moindres, plus longs à obtenir et effacement progressif à partir de cinquante ans, selon le modèle appliqué aux actrices, même si elles, on ne les voit pas à l’’écran.

Je dis elles pour parler là en tant que programmatrice, mais je devrais dire « nous », je ne suis évidemment pas indépendante de cette histoire. Et le fait que j’en fasse partie est bien entendu une des raisons de cette programmation. Car malgré un travail ininterrompu et de nombreux projets de films, je n’ai réussi à réaliser que deux long-métrages, tous deux très très sous-financés, en vingt ans.

D’autre part, je crois que la salle est la vraie maison des films, même si je regarde aussi beaucoup de films à la maison. Et pas seulement pour la qualité technique indépassable des salles – celles de l’Arvor sont particulièrement bien équipées, proches de la perfection, elles ont enchanté Lucile Hadzihalilovic et Claire Simon. Il y a aussi l’effet d’ « exposition » du film, un peu comme les tableaux sont dans les musées, les films sont dans les salles, tels des objets somptueux, isolés du reste du monde, du bruit de la ville et de l’animation des foyers, dans une solitude qui les honore, et que le public vient visiter avec curiosité et respect. Rien de tout cela n’existe dans la relation aux films du petit écran. Enfin, il y a la dimension collective, le partage avec toute un public, le regard en commun, qui réécrit le récit. C’est à la fois un musée, une cathédrale et une fête populaire. Et pourtant le film est le même, immuable dans son DCP ou ses bobines argentiques.

Quand je dis que j’aime le cinéma, en fait je l’aime de A à Z, de la naissance d’une idée ou d’une simple sensation à l’objet fini. Je crois bien que j’ai endossé à un moment ou à un autre, de manière parfois peu professionnelle, à peu près toutes les fonctions d’un film, y compris en maquillant parfois mes interprètes, en poussant un chariot de traveling, ou en rencontrant chaque figurant·e. J’aime le cinéma de manière exhaustive, un film se crée par chaque geste de chacun·e. Il me manquait la partie programmation, et j’ai été vraiment heureuse quand Antonin Moreau m’a annoncé qu’il était partant pour CinéfilLes : c’était pour moi l’occasion de mieux comprendre ce qui se passe au moment de la salle, même si le pari est risqué puisque nous proposons des films qui ont été insuffisamment vus et qui sont hors de l’actualité. Je suis reconnaissante à Antonin de cet accueil, et de son soin apporté à la qualité de l’événement qu’est chaque projection.

Les cinéastes Pascale Breton, Lucile Hadzihalilovic, Anne Villacèque, et Antonin Moreau, directeur éditorial de l'Arvor | CinéfilLes, séance INNOCENCE de Lucile Hadzihalilovic | Décembre 2025 à l'Arvor (Rennes)

Films en Bretagne :

Comment as-tu construit cette programmation ? Comment as-tu choisi les cinéastes et leur film ?

Pascale Breton :

Là où j’ai tenté quelque chose de particulier avec CinéfilLes, c’est par la définition du corpus. Je me suis posé la question : quels sont les films de fiction français réalisés par des femmes au cours du quart de siècle 2000-2024 qui m’ont paru marquants dans l’histoire du cinéma ? Quelques films sont spontanément apparus, mais le fait de réduire territorialement et historiquement la question a mis en évidence l’étendue de mon ignorance. J’ai posé cette même question à des ami·es cinéphiles et j’ai été un peu déçue d’entendre toujours les mêmes réponses, les mêmes rares titres, et souvent des films qui ne sont pas mes préférés : ceux qui ont été mis en avant dans les médias, distribués sur un nombre important de copies, dont les réalisatrices ont occupé des fonctions dans les associations de cinéma, etc.

Donc j’ai dû plonger dans les longueurs de cette cinématographie, ce qui a été rendu possible grâce principalement au VOD. J’ai vu ou revu beaucoup de films, j’en ai découvert (et je continue d’en découvrir) de très beaux. Malheureusement nous avons dû en écarter certains, car beaucoup, tournés en argentique, n’ont pas été numérisés, ce qui limite leur diffusion en salle. Par chance, celui de Lucile Hadzihalilovic, le somptueux Innocence, venait juste d’être numérisé, comme le sidérant Dans ma peau de Marina de Van, que nous voudrions programmer à l’automne.

Mon choix s’est porté sur des films qui tous ont été remarqués, et ont souvent eu de bonnes critiques, mais qui à mon sens ont été largement sous-estimés, et aussi un peu trop vite laissés de côté. Je voulais dire : ce film est important, il faut compter avec, on ne peut pas faire l’histoire du cinéma de ces 25 dernières années sans en tenir compte.

Donc c’est une programmation modeste en nombre de films et en rythme des projections, mais non dépourvue d’ambition. Je n’oublie pas que j’ai étudié l’histoire (même si surtout la géographie) et je souhaite ainsi apporter une petite contribution à l’histoire du cinéma contemporain. La présence des réalisatrices lors des projections (rendue possible grâce à un soutien que nous a accordé la SACD) apporte un éclairage nouveau à leurs œuvres, à distance des discours plus normatifs lors de la sortie. Et les lendemains des séances, je fais un entretien plus approfondi avec les cinéastes,, constituant ainsi une série d’archives dont j’ignore encore quelle forme elles prendront dans l’avenir.

Les cinéastes Claire Simon et Pascale Breton | Séance CinéfilLes : VOUS NE DÉSIREZ QUE MOI de Claire Simon | Mars 2026 à l'Arvor (Rennes)

Propos recueillis par Films en Bretagne, septembre 2026.

CinéfilLes à l’Arvor (Rennes)

Programmé par Pascale Breton à l’Arvor de Rennes et soutenu par la SACD, CinéfilLes est un cycle de long-métrages de fiction réalisés par des cinéastes françaises au 21ème siècle. Il propose de redécouvrir des œuvres parfois peu vues, insuffisamment programmées ou progressivement effacées de la mémoire du cinéma.

Si la place des réalisatrices est aujourd’hui davantage mise en avant, leur visibilité reste partielle. Pascale Breton a donc souhaité parcourir vingt-cinq ans de cinéma pour faire émerger des films qui ont compté dans son parcours de spectatrice et qui méritent, selon elle, de retrouver leur place dans les salles.

Mis bout à bout, ces œuvres font apparaître un ensemble riche et singulier : des récits souvent politiques, atypiques ou dérangeants, qui explorent notamment les rapports de domination, les identités, les corps ou encore des formes fantastiques du réel. CinéfilLes ne cherche pas à constituer un nouveau dogme, mais à regarder ces films ensemble et à laisser apparaître les liens qui les traversent.

Chaque projection est accompagnée par la réalisatrice du film, invitée à échanger avec le public. Pascale Breton prolonge également chaque rencontre par un entretien avec la cinéaste, constituant ainsi une série d’archives autour de ces œuvres.

Avec CinéfilLes, le Cinéma Arvor et Pascale Breton invitent ainsi à déplacer notre regard et à enrichir notre mémoire cinéphilique, en faisant apparaître, derrière des œuvres parfois isolées, un véritable continent de cinéma.

Les films déjà programmés :

  • Innocence (2004) de Lucile Hadzihalilovic
  • Vous ne désirez que moi (2021) de Claire Simon
  • Je Vois Rouge (2018) de Bojina Panayotova

Prochaine séance :

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