« L’HORIZON » : Voir au delà des murs !


« L’horizon » d’Emilie Carpentier est en lice, aux côtés de « Libre Garance ! » de Lisa Diaz, pour le Prix Alice Guy 2023… Une belle occasion de reparler de ce premier long-métrage attachant, de son actrice principale Tracy Gotoas nommée dans les révélations des César, de son autrice et des utopies possibles que le film appelle de ses voeux.

Retour de visionnage, avec quelques pensées éparses autour de quelques images de « L’horizon »…

par Franck Vialle, directeur de Films en Bretagne 



Trois femmes engagées

Tracy Gotoas, actrice (ADJA)

Tracy Gotoas a participé au casting de deux séquences lors de la résidence « Emergence » en mars 2017. Ayant participé à plusieurs tournages, elle a également fait l’expérience de la mise en scène avec Elikia, son court-métrage réalisé en 2016.

Elle est aujourd’hui représentée par l’agence Adéquat et les tournages se succèdent au cinéma et à la télévision, avec notamment les séries Ad Vitam de Manuel Schapira et Thomas Cailley et Les Héritières de Nolwen Lemesle – c’est véritablement Les Héritières qui la propulse sur le devant de la scène, cette fiction particulièrement réussie produite pour Arte, et dont elle porte le personnage central, ayant bénéficié d’une belle exposition.

Filmographie : Roulez jeunesse de Julien Guetta (2018) • Neuilly sa mère, sa mère ! de Djamel Bensalah (2018) • Ad Vitam de Thomas Cailley (2018) • Au-dessus des nuages de Jérôme Cornuau (2020) • Les Héritières de Nolwenn Lemesle (2021) • Braqueurs de Julien Leclercq (2021) • L’horizon de Émilie Carpentier (2022) • Sans répit de Régis Blondeau (2022)

Emilie Carpentier, réalisatrice

Diplômée de Lettres modernes, Émilie Carpentier se forme ensuite au métier de costumière pour le spectacle vivant… En parallèle, elle écrit et réalise deux courts métrages Les ombres qui me traversent (prix meilleure 1ère œuvre de fiction en compétition nationale à Clermont Ferrand en 2008) et Au large (2010), deux films diffusés à la télévision, sélectionnés et primés dans plusieurs festivals.
Elle même formée à la Fémis au sein de l’Atelier Scénario, elle commence en 2010 à encadrer des ateliers cinéma avec des adolescents en région parisienne… Puis rejoins le collectif Tribudom au sein duquel elle réalise plusieurs épisodes de la web-série participative Demain j’lui dis, aux côtés d’Elsa Diringer, Sacha Wolff, Jules Zingg et Ludovic Rivalan.
C’est ce parcours qui l’engage ensuite vers L’horizon, son premier long-métrage, pour lequel elle s’est savamment entourée au scénario, au casting, à la direction de la photographie… Résidences « Emergence », « De l’écriture à l’image », bourse SACD-Beaumarchais… autant d’étapes qui auront nourri la maturation de ce conte moderne.

FILMOGRAPHIE : L’horizon (14è Festival du Film francophone d’Angoulême – FFA 2021 / Sélection Premiers Plans Angers 2022) • L’enfant rouge (web-série – 2014) • Demain j’lui dis (web-série – 2013) • Au Large (court-métrage – 2010) • Les ombres qui me traversent (court-métrage – 2007 – Prix SACD Meilleure 1ère Œuvre de Fiction Festival de Clermont-Ferrand / Prix Fujifilm Festival Tous Courts Aix-en-Provence)

Marie Masmonteil, productrice Elzévir films

Etudes de Droit, Sciences-Po Paris, ancienne élève de l’ENA promotion 1986-1988, Marie-Mas Monteil a fait ses classes à Télé-Images et aux Productions Lazennec, et nourri son expérience au CNC auprès de son Directeur Général, ou encore comme conseillère technique au cabinet de Catherine Tasca (1991). Elle dirige ensuite la société Capa Drama au sein de laquelle elle a lancé la collection Combats de femmes (pour M6) et produit fictions TV marquante avec Canal + : Facteur VIII d’Alain Tasma autour l’affaire du sang contaminé et Si je t’oublie Sarajevo d’Arnaud Selignac sur la guerre en Bosnie.

L’aventure d’Elzévir Films débute en 1993 aux côtés de Denis Carot… Toujours animée par la curiosité et un engagement militant manifeste autour des thématiques sociales et environnementales, la société a toujours développé son activité pour le cinéma ET la télévision, principalement en fiction. Pour mémoire, Elzévir Films compte de nombreux longs métrages et fictions longues pour la télévision à son actif, dont notamment Va, vis et deviens de Radu Mihaileanu (Primé à Berlin en 2005 / César du meilleur scénario), La traque de Laurent Jaoui (sur la traque de Klaus Barbie par Serge et Beate Klarsfeld), Home de Yann Arthus-Bertrand (2009), Tous au Larzac de Christian Rouaud (César du Meilleur Documentaire 2011), Party Girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis (Caméra d’Or à Cannes en 2014), La Fête est finie de Marie Garel-Weiss (Prix Cineuropa à Lecce) ou Mica d’Ismaël Ferroukhi dont le tournage est sur le point de se terminer.

Filmographie sélective : Ça ne se refuse pas d’Eric Woreth (1998) • Bella ciao de Stéphane Giusti (2001) • Tout le plaisir est pour moi d’Isabelle Broué (2004) • Va, vis et deviens de Radu Mihaileanu (2005) • Pour aller au ciel, il faut mourir de Jamshed Usmonov (2006) • Sans moi d’Olivier Panchot (2007) • Made in Italy de Stéphane Giusti (2008) • La Domination masculine de Patric Jean (2009) • Tous au Larzac de Christian Rouaud (2011 – César du Meilleur Documentaire) • La Source des femmes de Radu Mihaileanu (2011) • Party Girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis (2014) • Par accident de Camille Fontaine (2015) • Bonjour Anne (Paris Can Wait) d’Eleanor Coppola (2016) • La Fête est finie de Marie Garel-Weiss (2017) • A l’Intérieur de Vincent Lannoo (série 6 x 52 minutes – Pyrénées d’Or de la meilleure mini-série / Prix du public de la meilleure mini-série Festival de Luchon 2019)


RETOUR DE VISIONNAGE

Post « millenials », la vie de filles bien d’aujourd’hui… 

L’Horizon s’ouvre sur une ambiance de fête, et engage une bande son particulièrement soignée, et ce tout au long du film. Le ton est donné, c’est un conte d’aujourd’hui, au rythme de l’époque et des musiques d’aujourd’hui, avec des filles bien d’aujourd’hui…

De souvenirs de cours de sémiologie qui datent un peu maintenant, mais qui tentaient de formuler la différence entre la fable et le conte, j’ai gardé cela en mémoire : la fable relate une leçon de vie au passé, le conte propose une réflexion d’avenir… Aussi, je me plais à garder cette définition pour ce film.

Mais revenons à nos personnages : dans leur monde, et en interaction avec leur monde (« hey, sortez du net ! », s’entend-on dire…), elles sont belles, un rien cagoles, dans tous les cas, nous sommes sûrs que la vie ne leur fait pas peur.

Nous sommes sûr aussi qu’elles pensent, et se pensent.

Elles ont l’énergie et le feu, elles sont qui elle sont, et l’assument pleinement quel que soit le « côté de la ligne » qu’elles choisissent !

Si on évoque cette ligne, c’est qu’elle est très marqué dans le film, entre la ville et la ruralité… La campagne comme un chantier, une page en train de s’écrire, une page d’où tout repart (ou répare ?), à l’origine. Via l’image et les situations, il est question de territoires, de géographie, de zone à défendre, certes.

Mais la force de ce conte est de redéfinir la « zone à défendre », plus que la zone occupée, c’est de l’horizon dont il s’agit.

 


A vous mannequins d’argent, la tribu n’est pas à vendre !

Alors bien entendu, le film nous emmène dans le quotidien des activistes : slogan, ZAD, manifestations et actions publiques, affrontement avec les forces de l’ordre… On retrouve, pour ainsi dire l’ensemble des figures et du décorum de l’activisme, MAIS… la scène des mannequins dorés, symboliques d’un monde en déshumanisation et dévolu à l’argent, est sans doute particulièrement signifiante du positionnement du film si on la rapproche de cette danse du jeune homme au blouson doré.

Au sein de la tribu, il est possible de sortir de ce moule, de bouger, de reprendre sa place dans l’espace.

La rencontre peut se faire de manière plus ou moins fortuite, à l’image de celle qui a lieu dans le film, loin de tout. Néanmoins, les protagonistes ont des prédispositions – de pensées, de réflexion, de caractère -, pour choisir et se situer. Et les messages sont clairs, « très caractérisés » peut-être, mais clairs. La tribu a ses signes de reconnaissance, les membres ou futur·es membres de la tribu se reconnaissent et se choisissent (ou pas).

En l’occurence, pour Adja, ce n’est pas le charme d’Arthur qui opère. Ce n’est pas la séduction qui est à l’oeuvre. Il est avant tout celui qui représente le mieux le choix de vie qui s’ouvre à elle, ce choix qu’elle veut faire.

Par ailleurs, la facture du film est sa force : une bande son soignée, oui, un casting irréprochable et dans l’énergie des croisements. Couleurs, tempéraments et personnalités, mouvements… autant d’incarnations d’un récit possible… Le conte et ses personnages donnent corps et humanité aux questions de transition, d’écologie et de cheminement vers le « monde d’après », comme une première traduction des écrits, manifestes et/ou rapports sur ces sujets. L’horizon les mets en mouvement.

 


Eloge de la cabane, vision de l’intimité

Ce décor et ce plan sont une figure en soi. Il y a quelque chose du paradis perdu, autant que de l’enfance. De l’habile combinaison / cohabitation entre la construction et la forêt. Nature et culture, sûrement.

En tout état de cause, ce décor de cinéma est un décor de rêve : Dream Land vs Dream City. Le choc des mondes.

La cabane nous renvoie également au nid, à cette petite place « naturellement » négociée avec la flore. L’espace d’intimité dérobé à la tribu ou à la meute. « Intimité »… Il en est beaucoup question d’intimité dans ce film, avec au fil du récit une définition nouvelle et toute contemporaine qui s’écrit : qui on est et ce qu’on fait, par choix. Ce n’est plus simplement l’espace privé, privé des regards.


Par delà la violence, dans l’altérité, se frayer (et choisir) un chemin !

La question du chemin est centrale dans le film… et c’est un chemin de traverse, une ligne à travers champs (et le champ !). Elle paraît toute tracée, parce que le contexte l’impose, mais et c’est au bout de cette ligne que tout commencera véritablement…

Mais, il y a des pré-requis… Et Adja les posent au fil du récit : il y a l’énergie, le lien aux autres, un rien d’effronterie. Mais, il y a également la question de l’altérité.

En ce qui me concerne, j’avoue avoir été très ému par cette scène dans laquelle Adja fait la toilette d’une vieille dame…

A l’image et au son, s’ajoute la magie du touché, presque palpable pour qui regarde.

On y touche le respect, la responsabilité autant que la tendresse et la délicatesse.
On y touche la continuité des générations, l’attention à l’autre, la précaution.
Et on y touche la peau, dans son plus simple appareil.

Cette scène ne fait pas, pour ainsi dire, avancer le récit. Mais elle lui donne sa profondeur et son humanité. Adja est riche et forte de cette capacité d’altérité. C’est ce qui nuance tout le reste des situations et de ses attitudes.

Au passage, pour cette scène (mais également pour tout le reste du film), notons une direction de la photographie et un cadrage tout au service du film et de son propos, engagés avec la même force et délicatesse mélangées.

 


Vers l’horizon, il faut s’y frayer vite, mais nous sommes prêt·es !

Le message est très clair… « Face à cette violence, nous sommes prêt·es ! »…

L’image est parlante, lorsque la tribu suis cette voie de champs vers la ville pour se hisser en haut, port altier, regard sûr – et le réalisme de se fondre dans la métaphore, avec la force de la jeunesse, pacifique et/mais déterminée…

Si fugace que puisse être ce qui déclenche l’histoire, si fébrile que puisse être la rencontre entre deux personnalités, il n’y a rien de fébrile dans ce qui les lie – entre eux, au monde, à l’horizon…

Parce que Emilie Carpentier, et ses personnages, nul doute sur ce point, croient définitivement en l’humanité.

Oserais-je cette comparaison ? Mais quand un film de révolte comme Athéna nous démontre longuement combien tout est foutu, L’horizon nous propose de nous remettre en route.


LE FILM

 

Synopsis

Au cœur de sa banlieue lointaine où s’enlacent bitume et champs, Adja, 18 ans, brûle du désir de vivre intensément. Elle cherche sa voie entre sa meilleure amie influenceuse qui brille sur les réseaux sociaux et son footballeur de grand-frère qui sature tout l’espace de réussite familiale.

L’inattendu que lui propose la ZAD (Zone À Défendre) installée à la limite de son quartier l’attire. S’y rapprochant d’Arthur, ami de lycée, elle y vit des journées intenses et décisives où le choix d’un monde plus durable lui retourne le cerveau tout autant qu’il l’amène à prendre des risques aux côtés de cette Génération Climat.

 

Equipe artistique et technique

avec Tracy Gotoas, Sylvain Le Gall, NIIA, Clémence Boisnard, Dembélé, Slimane Dazi

scénario : Emilie Carpentier avec la collaboration de Cécile Vargaftig, Jacques Albert, Assmar Abdillah, Dany Bomou • réalisation : Emilie Carpentier • directrice de la photographie : Elen Kirschfink (SBC AFC) • ingénieure du son : Marie-Clothilde Chéry • casting : Youna de Peretti (A.R.D.A) • décors : Jonathan Israël •  costume • Zab Ntakabanyura • montage : Laurence Manheimer 

une production ELZÉVIR FILMS • productrice déléguée : Marie Masmonteil • producteur associé : Denis Carot • avec les soutiens du CNC, de la Région Hauts de France, de la Procirep, d’Emergence, de BeaumarchaisSACD • avec la participation de CANAL+, CINÉ+, PICTANOVO • en association avec Cinémage 14

L’horizon est distribué en France et vendu à l’international par Les films du Losange
pour voir le film en VOD : www.universcine.com/films/l-horizon