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Il aura fallu au total trois années pour que le dernier film de Marie Hélia, Les Chevalières de la table ronde, voie le jour. Une longue gestation, un temps nécessaire pour donner vie à un très beau long métrage documentaire, qui sort en salle ce mercredi 23 octobre, et dont la force réside dans les témoignages sobres et dignes de ces femmes ordinaires qui racontent 50 ans de luttes féministes.

Tout commence en 2011 quand le Planning familial de Brest contacte Marie Hélia pour lui proposer de collecter le témoignage des fondatrices de l’antenne finistérienne. Il ne faut pas perdre trace de ce passé de luttes et la parole de ces pionnières en porte la sève. Mais ce projet de simple archivage va vite se transformer en un désir de film. La rencontre avec ces femmes, leur histoire, leur volonté de transmettre leur expérience et savoir-faire persuadent Marie Hélia qu’il y a là matière à écrire un film. Ces femmes, qui ont pour la plupart plus de 60 ans, ne parlent pas seulement du passé. Elles ont une vitalité incroyable, leurs yeux pétillant d’un optimisme sincère, sans pour autant se reposer sur leurs lauriers avec nostalgie. Elles clament aussi qu’il ne faut pas baisser les bras aujourd’hui et se contenter de penser que les acquis d’hier suffisent à rendre les femmes d’aujourd’hui indépendantes et libres. Leur combat est permanent ! Autrement dit, il faut consolider le pont entre les luttes d’hier et d’aujourd’hui. Et c’est ce à quoi s’attelle la cinéaste. « Ce film, explique Marie Hélia, naît de l’urgence de dire, de transmettre, de la nécessité de savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va. C’est une réponse à toutes celles qui aujourd’hui clament avec l’insouciance de leur ignorance : je ne suis pas féministe, je suis féminine ! »
A partir de là, la production du film s’organise. Marie Hélia plonge dans un long travail de documentation et d’écriture. « J’ai voyagé dans le monde des femmes, relu les classiques : Beauvoir, Badinter, Halimi, etc. ». Six mois plus tard, la colonne vertébrale du film existe et annonce d’emblée qu’il ne rentrera pas dans la case du 52 minutes habituel pour la télévision. S’il faut crever un écran, ce sera le grand ! La détermination de Marie Hélia convaincra les chaînes locales de jouer le jeu en acceptant de diffuser la version longue, sans exiger l’amputation qui réduirait le film à son format de  »prédilection », tel un sapin mal taillé.
Le film se compose essentiellement d’interviews cadrés de la même manière, avec la même distance respectueuse, afin de mettre toutes ces femmes au même niveau d’égalité (il n’y a pas un témoignage plus important que les autres), mais aussi de nous positionner, nous spectateurs, au même point d’écoute. Le choix sobre du cadre fixe nous permet d’ouvrir grand les oreilles pour ne pas perdre une miette de ce qu’elles nous disent.[/vc_column_text][vc_video link= »https://vimeo.com/77356161″ animation= »right-to-left »][vc_column_text disable_pattern= »true » align= »left » margin_bottom= »0″]

Les films de témoignage dont le socle est l’interview sont nombreux. Mais tous ne réussissent pas le difficile pari de donner à entendre et à comprendre. Prenons l’exemple du récent Công Binh, la longue nuit indochinoise de Lam Lê, un film avec un sujet en or mais limité par un traitement qui zappe sans arrêt d’un témoin à l’autre, filmé sous différents angles, avec une caméra qui ne se pose pas, en mouvement permanent. Il en résulte l’impossibilité, comme le dit Raymond Depardon, « de dégager l’écoute ». Dans Les Chevalières de la table ronde (1), la manière qu’a Marie Hélia de filmer ces femmes nous transmet l’admiration qu’elle a pour elles. Un léger dispositif nous les présente dans un premier temps en train de se préparer pour l’interview. Une maquilleuse leur passe un peu de fond de teint, l’occasion pour le spectateur d’observer la beauté de ces visages ridés, leur singularité. Puis vient la voix, rauque ou timide, douce et déterminée, celle qui tutoie ou qui vouvoie. La qualité de la photographie de ces images, l’écoute respectueuse qui émane de ces portraits font immédiatement penser au film de Sébastien Lifschitz, Les invisibles.

« Un film se fait par consentement mutuel, raconte Marie Hélia. Dès les premières rencontres, ces femmes étaient partantes, elles avaient envie de raconter, de transmettre. De mon côté, j’explique beaucoup ce que je vais faire. Très vite je leur ai parlé des séquences de maquillage, des miroirs, etc., je leur ai dit que je voulais faire un film  »avec » elles, un film  »ensemble ». Elles ont dit oui. C’était parti. Ces femmes ont passé des heures à écouter d’autres femmes, là c’était à leur tour de parler et d’être écoutées. Pendant la prise de vue, la caméra était très proche d’elles, à 1 mètre environ, et moi j’étais collée à la caméra. Cette proximité crée une intimité, même si tous les artifices du cinéma sont très présents : projecteurs, réflecteurs, etc. Mais c’est ça qui est important ! On ne se cache pas, on ne vole rien, chaque image captée est consentie, donnée en toute confiance. Je ne crois pas à ces histoires de cinéma documentaire qui disent qu’il faut se faire oublier, que la présence d’une équipe va perturber celui qui témoigne, je crois même que c’est le contraire ! Plus la personne filmée est entourée, plus elle est consciente du travail qui s’effectue, et plus elle voit ce qui se fait, plus elle est en confiance. Sur ce tournage, les femmes s’amusaient facilement en nous voyant nous agiter, elles ont eu du goût à faire du cinéma ! Et puis c’est assez simple de filmer les gens quand on les aime, il suffit de les regarder et de les écouter. »

Rêver pour faire rêver

Ses recherches de documentation amènent Marie Hélia à croiser le chemin des Gorilla Girls, ces féministes américaines radicales et adeptes de l’agit-prop et qui pointent, non sans humour, masquée d’un masque de gorille, le déficit de la présence d’artistes féminines dans le monde de l’Art. L’idée lui vient alors d’inventer un personnage fictionnel du passé qui s’invite dans notre présent et qui lui servira de fil rouge tout au long du film. Une Gorilla Girl, vêtue d’une veste en cuir et portant le masque du primate, se présente sous le nom de Rosa Bonheur, une des premières femmes peintres du 19ème siècle. C’est elle qui matérialise le pont entre les générations, entre les luttes d’hier et d’aujourd’hui. A l’origine, il était même prévu de partir filmer à New York une rencontre entre cette Rosa Bonheur déguisée et les vraies Gorilla Girls. « Pendant l’écriture du scénario tout est possible. La réalité du financement est briseuse de rêves. En tout cas on la ressent comme ça quand le couperet tombe et qu’on doit abandonner une idée faute de sous. Et puis on s’adapte, on trouve une autre idée et c’est souvent un mal pour un bien. Tourner à New York était cohérent dans l’histoire, puisque les Gorilla Girls sont originaires de cette ville. C’était chic de dire pendant six mois que j’allais tourner à New York ! C’est aussi ça le cinéma, rêver pour faire rêver les autres. Un jour je tournerai à New York ! Mais le budget était très serré, on ne peut pas tout avoir… »
La difficulté à trouver les financements conduit Olivier Bourbeillon, le producteur Paris-Brest Productions, à tenter l’alternative du crowdfunding, le financement participatif qui a le vent en poupe depuis peu. « En basculant d’un 52′ pour la télévision à un long métrage cinéma, les exigences techniques et artistiques ont évidemment fait gonfler le budget. On a donc exploré toutes les pistes possibles pour le réunir. C’est la première fois que nous tentions le crowfounding », explique Olivier Bourbeillon. La collecte ne se chiffrera pas en centaines de milliers d’euros mais attendra la somme non négligeable de 3000 euros : « elle peut paraître minime mais concrètement c’est l’équivalent de la régie repas du film pour 16 jours de tournage pour une équipe de cinq personnes ! ». Et puis au-delà de l’apport financier, le crowdfunding est aussi un bel outil de communication qui fédère au début un petit groupe de « supporters », d’ambassadeurs du film qui petit à petit grossit.

Une sortie « cabotage »

Mais il n’y a pas que par sa recherche de financements que cette aventure se distingue des autres. Elle est aussi unique dans son choix d’assurer sa propre distribution. Marie Hélia s’en explique : « Pour Microclimat (une fiction qu’elle a réalisée en 2007, ndlr), aucun distributeur ne voulait du film, donc nous avons créé Paris-Brest Distribution. L’expérience nous a plutôt réussi. Le film a bien circulé et avec ses 15000 entrées il ne s’en sort pas mal ! Distribuer soi-même permet de garder la main sur son film, de choisir l’affiche, la bande annonce. Nous avons décidé de renouveler l’expérience pour Les Chevalières, un film imaginé et tourné en Finistère. Il nous semble donc cohérent de commencer sa distribution ici, en Bretagne. Un distributeur « normal » l’aurait sorti à Paris où il aurait été vite balayé, plus de 20 films sortent le 23 octobre ! Même la Gorilla Girl ne peut pas grand chose contre George Clooney ! Nous préférons une sortie « cabotage » de salle en salle, qui peut permettre un bouche à oreille positif, donner le temps au film d’exister. Des structures existent pour nous accompagner dans cette distribution comme Cinéphare par exemple. Nous croyons toujours à l’existence d’un cinéma en Bretagne. Pour cela il faut faire exister toute la chaîne, de l’écriture à l’écran. Le public breton apprécie ce qui se tourne près de chez lui, un grand nombre d’exploitants sont prêts à jouer le jeu même si pour l’instant ils sont encore un peu frileux pour garder le film toute une semaine par exemple. Ils sont sur un schéma  »film breton = film à débat », mais les programmateurs y viendront aussi un jour, parce qu’un jour, un film breton fera des entrées. Rêvons un peu : 3 millions d’habitants, alors pourquoi pas 100 000 entrées Bretagne ! ».
Longue vie donc à ce film que la réalisatrice revendique elle-même comme un film féministe, « dans le sens où c’est un film libre et indépendant ». Un film réalisé avec l’équipe qui la suit depuis de longues années – Nedjma Berder à la prise de vue, Henry Puizillout au son et Emmanuelle Pencalet au montage – et qui partagent ensemble la signature artistique du film. « C’est un grand confort de travailler avec une telle équipe. Techniquement ils sont balèzes et humainement je sais qu’ils ne me lâcheront pas. Pour moi un film c’est un voyage. Mon boulot, c’est de réunir un bon équipage et d’amener le bateau à bon port, si possible dans la joie et la bonne humeur ! »

Nicolas Le Gac

(1) Les Chevalières de la table ronde bénéficie du soutien de la Région Bretagne, en coproduction avec Fée Clochette Production, Tébésud, TVR & Ty télé, en association avec le Planning Familial du Finistère et l’aide du Conseil Général du Finistère, du Ministère de la Cohésion sociale et des droits des femmes, de la Ville de Brest, de la Procirep – Société des Producteurs et de l’Angoa.

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