L’écriture de « Fin Ar Bed », ou le scénario d’un scénario


Fin_ar_Bed

Le récit de l’écriture de la série bretonnante « Fin Ar Bed » ne manque pas de ressorts dramaturgiques. L’aventure, initiée par Lyo production, se poursuit depuis 6 ans. Aux manettes : Nicolas Leborgne, auteur-réalisateur qui aura collaboré avec pas moins de quatre co-auteurs. Chronique d’une écriture à rebondissements et à variables multiples.

L’histoire débute pour Nicolas Leborgne en mai 2010, lorsque Lyo production, une jeune société de production lorientaise le sollicite pour réaliser le pilote d’un projet de série en langue bretonne, Fin Ar Bed (la fin d’un monde), écrit par Étienne Strubel. Cette série feuilletonnante (1) est un road movie : trois personnages en fuite, un jeune malfrat, une cadre supérieure, et un grand père qui a déserté sa maison de retraite, se rencontrent sur les routes de Bretagne. « Je trouvais original que chacun de ces personnages appellent à un genre cinématographique différent, » précise Nicolas, « la série noire pour le jeune en rupture, le fantastique pour le vieil homme hanté par ses fantômes, et la comédie de mœurs pour la cadre quadragénaire. »

Le choix porté sur Nicolas pour la réalisation de ce pilote ne s’est pas fait au hasard. Il a déjà réalisé Mat Pell Zo (2), une série de 12 épisodes de 5 minutes en langue bretonne, où deux marionnettes et un comédien refont le monde au comptoir d’un troquet. Nicolas ne parle pas le breton, « mais cette langue fait partie de la réalité locale, je m’y intéresse… et puis étrangement, j’éprouve une certaine liberté de ton à travailler du français vers le breton. Je sais que l’esprit de la langue bretonne, que je tente d’appréhender avec les traducteurs, apporte aussi une dimension supplémentaire aux dialogues. »

Nicolas Le Borgne

Entre juin et novembre 2011, c’est une aide aux pilotes de fiction du CNC, ainsi que le soutien du FALB (3), qui permettent à Nicolas et Étienne de parfaire l’écriture du premier épisode de Fin Ar Bed, puis de le tourner. « A ce stade, nous avions comme impératif de développer le synopsis des prochains épisodes, de constituer une bible. » Mais faute de moyens suffisants, les télévisions locales bretonnes, qui pourtant soutiennent le projet et en diffusent le pilote, ne peuvent s’engager sur la série. « Nous avions besoin de France 3 pour aller plus loin », renchérit Nicolas, « mais à ce moment-là, il n’y avait pas la place dans leur grille de programmes. On nous a fait comprendre que la porte n’était pas fermée. Il n’en fallait pas plus pour nous convaincre de poursuivre l’écriture ! » Étienne et Nicolas reprennent donc leur travail, se retrouvant régulièrement, sur une période de 6 mois, à mi chemin entre Lorient et Brest, où ils habitent respectivement. Ils développent ensemble les 10 épisodes de 9 minutes que compte le projet de série. « La trame était plus solide, mais nos personnages manquaient toujours de corps pour s’inscrire dans la durée de la série. » À court de moyen, le projet s’arrête là, ou du moins, c’est ce qu’ils croient. « 2 ans de stand-by ! ».Au cours de cette période, en décembre 2012 précisément, la direction de Lyo Production change de main. Anne-Edith Cuillandre rachète la société dont elle était jusqu’ici salariée.

Été 2014, coup de pouce d’Erwan Moalic, alors co-directeur du festival de Douarnenez ! Il invite Nicolas et Anne-Edith à présenter la série pendant le festival, avec comme question sous-jacente : « Pourquoi le projet n’a-t-il pas pu aboutir ? ». Dans la salle sont présents les directeurs des chaînes locales bretonnes, et Maël Le Guennec, nouveau directeur des programmes en langue bretonne de France 3 Bretagne. « Nous avons laissé entendre que le projet n’était pas abandonné, mais que nous avions besoin de moyens pour en poursuivre l’écriture. »

Anne-Edith, férue de séries télévisées, reprend à son compte le projet, « un vrai coup de cœur pour elle », et bientôt l’obstination paye ! Fin 2014, Nicolas et sa productrice sont conviés à une réunion dans les bureaux de TVR, en présence des directeurs des locales et de France 3 Bretagne. Fin Ar Bed est relancée avec une feuille de route quelque peu revue. Le format évolue, 7 épisodes de 13 minutes sont désormais attendus. Les diffuseurs suggèrent qu’une autre société s’associe au projet aux côtés de Lyo production, encore inexpérimentée dans le domaine de la fiction. Fred Prémel et sa société Tita productions, – titulaire d’un compte automatique au CNC -, entrent dans la boucle. Côté écriture, Nicolas s’adjoint de nouveaux partenaires : « Étienne avait d’autres projets en cours et ne voulait pas poursuivre l’aventure. Nous avions la volonté commune de m’associer à d’autres auteurs. J’avais besoin d’énergies nouvelles, de personnes rompues à l’exercice. Denis Rollier, monteur et scénariste, avec qui j’avais déjà collaboré, m’a rejoint, comme une évidence. Puis j’ai fait la connaissance de Leonardo Valenti, scénariste italien de fiction et de séries. Il s’était installé en Bretagne. Une aubaine ! »

Avril 2015, grâce à une aide de la Procirep-Angoa, et à la participation des diffuseurs bretons (chaînes locales et France 3 Bretagne), les trois auteurs se retrouvent en résidence d’écriture en centre Bretagne, à Mellionnec. L’objectif pour ces trois là, l’italien et les deux non bretonnants, est de travailler à la trajectoire de leurs trois personnages que tout oppose. « Nous ne nous sommes pas improvisés missionnaires de la préservation du patrimoine breton, l’histoire de cette série aurait pu se dérouler ailleurs et dans une autre langue ; ce qui nous donnait une grande liberté à l’écriture. Nous n’éprouvions aucune inhibition. Pour autant, nous vivons tous les trois en Bretagne, et nous avions à cœur de donner à entendre les sonorités et à voir les paysages de notre région. »
Question méthodes de travail, les co-auteurs ne sont pas attribués de rôles déterminés, même si Nicolas attendait de Denis qu’il consolide la structuration de l’histoire, et de Leonardo qu’il leur fasse profiter de son expérience de la série noire. « En tant que réalisateur, j’avais tout de même la responsabilité de trancher. De dire oui ou non. » Après la résidence, les co-auteurs continuent d’échanger pendant 6 mois. « Mais écrire à trois n’est pas simple » nuance Nicolas, « nous avions par exemple beaucoup de mal à rendre crédible le personnage du jeune paumé. Il était le moins dessiné. Nous arrivions à des culs de sac parfois, surtout lorsque la production n’adhérait pas à nos propositions. » Mais ils tiennent bon.

Juin 2015, le CNC accorde une aide à la préparation dédiée principalement aux repérages, au casting et, toujours, à l’écriture.

 

Casting Fin Ar Bed

Septembre 2015, le FALB apporte une subvention de 100 000 euros pour la production de la série.

Novembre 2015, 110 pages sont écrites. Chacun des auteurs a eu à charge le développement du synopsis et la continuité dialoguée de deux ou trois épisodes. « Le socle était là et il était inutile de faire vraiment « sonner » les dialogues en français puisqu’ils allaient être ensuite traduits en langue bretonne. Mais il fallait une ultime étape d’élagage et parvenir à une version qui tienne en 80 pages. Pour m’aider à resserrer le récit, Fred Prémel m’a proposé de faire appel à un regard neuf. Encore un ! ». C’est donc à Guillaume Grosse, scénariste marseillais de courts et long métrages, qu’a été proposée la relecture de Fin Ar Bed. « Guillaume et moi avons principalement échangé par skype. Il m’a fait quelques propositions intéressantes qui m’ont aidé à opérer les bonnes coupes dans le scénario ». A l’issue de ce travail, fin janvier 2015, le dossier pèse 75 pages, environ 10 par épisode.

Février 2016, les textes sont adressés aux chaînes avec le dossier de développement de la production, comprenant les notes de casting et les repérages. Les chaînes sont satisfaites de l’avancée, un nouveau diffuseur est séduit, Brezhoweb entre dans la danse.
Le projet demeure suspendu à l’engagement de France 3 Bretagne, dont l’apport pourrait représenter 30% à 40% d’un budget global avoisinant les 700 000 euros. Un engagement dont dépend également le soutien du COSIP. La réponse étant attendue à la mi avril, le suspens demeure entier…

Sous réserve du bouclage d’un tel plan de financement, le tournage de la série devrait débuter en juillet prochain. Les moyens disponibles n’étant pas encore connus, il n’est pas impossible qu’il faille à nouveau retoucher au scénario de la série pour s’adapter au budget final. Une éventualité à laquelle se sont préparés Nicolas et Anne-Edith, qui après 6 années de collaboration autour de ce projet, pourraient enfin voir récompensée leur détermination à faire exister Fin ar Bed.

Yves Mimaut

 (1)    série qui assure une continuité entre ses épisodes.
(2)    produit en 2010 par Kalanna production.
(3)    Fonds d’Aide à la Langue Bretonne, dispositif de soutien de la Région Bretagne.