Le populaire, l’esthète, et le croyant (ou ma lettre à Paul Cabon) • Par Léo Dazin


Le populaire, l’esthète, et le croyant
(ou ma lettre à Paul Cabon) • Par Léo Dazin

 

Cher Paul,

Tu pratiques un cinéma populaire et d’esthète, deux modalités d’expressions rares dans le cinéma d’art et essai français contemporain, d’autant plus rares qu’elles sont chez toi réunies. Mais la caractérisation n’est pas suffisante, il y a un troisième pilier à ton édifice. Tu produis un cinéma de croyant.

La fiction d’animation a un complexe régulier, celui de n’être pas considérée avec autant de sérieux que son homologue en prise de vue réelle. Les « dessins animés » seraient pour les enfants.

La fiction en prise de vue réelle a un complexe refoulé, elle ne supporte pas la comparaison avec son homologue animé. On ne pourrait pas comparer l’incomparable, l’animation serait plus séduisante et quelque part plus facile, elle emporterait les enfants ou, pire, elle amuserait ou étonnerait les adultes alors que le film d’auteur à la française – forcément en prise de vue réelle – élève et civilise.

Tout ce qui n’approche pas une forme de maturité est source de problématiques pour la fiction française. Mais cela sera bientôt résolu : depuis au moins trente ans avec pragmatisme et efficacité, le cinéma d’auteur se « muséifie ». Le résultat est patent, la moyenne d’âge des spectateurs dans les cinémas arts et essai n’a jamais été aussi élevée et l’on peut s’attendre d’ici quelques années à davantage de progrès encore : très bientôt ces salles n’accueilleront plus que strictement une même classe sociale, âgée, et des scolaires. Notre printemps culturel est proche ! Tout vient à point à qui sait attendre.

Thierry Lhermite
Thierry Lhermitte dans "Joyeuse Retraite"


Or, dans ce paysage fictionnel boosté à l’esprit de sérieux, boosté à l’auto-persuasion que le cinéma d’auteur français serait important, nécessaire, voire utile, parviennent à pousser quelques herbes biscornues. La fiction d’animation courte, particulièrement, paraît davantage propice à ces indésirables que son homologue en prise de vue réelle. Dans l’animation la prétention au réel est moindre tandis que l’artifice et la manufacture y sont plus conséquents. On pourrait faire des hypothèses au sujet de cette dichotomie globale entre modalités de fiction: pardonne-t-on davantage leurs « écarts » à ces grands enfants que seraient les cinéastes d’animation ? La minutie et la patience que requièrent une technique animée induisent-elles une préparation et des dossiers de production plus conséquents et donc plus convaincants permettant un feu d’artifice d’esthétiques ? L’artisanat personnalisé des auteurs et des techniciens d’animation induit-il plus facilement, ontologiquement, une grande variété des formes et des tons ?

Avec tes films Paul, tu t’inscris plus ou moins sciemment dans une forme de contre-culture et ce, malgré un parcours immédiatement couronné de succès : une école de cinéma d’animation (La Poudrière), quatre courts métrages, Sauvage, Tempête sur Anorak, Le Futur sera chauve, La Tête dans les orties, tous multi sélectionnés et primés dans de prestigieux festivals et, graal des graals français, deux nominations aux César avec tes troisième et quatrième films. Une success story paradoxale pour un travail de « contre-culture », n’est-ce pas ?

Et c’est bien ce paradoxe qui rend tes films si plaisants et intéressants. Car il y a bien un loup dans tes films… Un loup à poil qui exhiberait ses parties à un flic (allusion fine à ton premier court métrage Sauvage[lien]).

Sauvage
"Sauvage" de Paul Cabon


Commençons par le commencement Paul. Commençons par évoquer tes scénarios. Tu confesses bien volontiers que cette étape de travail est difficilement partageable auprès de quelques collaborateurs. Déjà à l’école tes enseignants avaient identifié la chose : il fallait te laisser tranquille car personne n’était capable de comprendre où allaient tes histoires. Pire, il n’y a même pas de scénario à ton dernier film
La Tête dans les Orties[lien] que tu as directement storyboardé ! Quel aveu détonnant. Alors que tout le spectre de la filière audiovisuelle repose sur l’objet scénario (et sur ses intentions évidemment, ses i.n.t.e.n.t.i.o.n.s.), et que nombre de tes collègues, eux, sont en prise avec la réalité crue et dure – si possible révélée en résidences d’écriture avec vue panoramique – toi tu sabotes, tu pratiques l’autodérision en t’échinant à nous parler de calvitie[lien] ou en mettant en scène une absurde sorcière[lien] !

Tempete sur anorak
"Tempête sur Anorak"


Est advenu dans le cinéma d’auteur le règne esthétique de la paraphrase qui appartenait alors principalement à la télévision : un scénario, des comédiens interprétant un scénario, une caméra suivant les comédiens qui interprètent un scénario. De ton côté, sans façons, tu développes une esthétique du caillou dans la chaussure. Non seulement tu as une pratique collapsée entre images et tons, mais tes récits reposent sur un principe d’accumulation, sur un principe de la boule neige ou du bousier (à toi de choisir quelle métaphore te plaît le plus), tu obéis à un principe de film d’action. Le film d’action… rien de moins auteuriste et quoi de plus industriel. Quelle inélégance, n’est-pas ? Ne lorgnerais-tu pas du côté d’une forme – je n’ose prononcer le mot – populaire ?

Le long de tes quatre films tu nous as montré des personnages aux comportements irresponsables et immatures aux motivations troubles. Et alors même que se profilait dans La Tête dans les Orties un début de prise de conscience, une évolution, tu laisses entrouverte la porte qui permet de penser que le gain de maturité pourrait entraîner une perte. Tu n’es décidément pas très sérieux ! Tu as dernièrement affirmé ton goût pour la magie [lien]. Qu’est-ce que la magie sinon de la supercherie ? Sinon le goût de tromper son prochain ou celui de se faire cueillir soi-même ? Qu’est-ce que la magie sinon le goût pour l’artifice, le goût pour le mensonge ? Qu’est-ce que la magie sinon le goût pour la… fiction ? Tu as loupé une marche dans l’évolution de notre cinéma d’auteur national…

La tête dans les orties
"La Tête dans les Orties", un après évolution


Paul, tu es un artisan. Ta discipline implique une pratique méticuleuse, répétitive, laborieuse. Film après film tu reproduis certains motifs précis que tu modifies, augmentes, réinventes au gré de différentes techniques. Les fesses masculines et rebondies t’éclatent. Lécher de la glace rose aussi. La danse apparaît comme une occasion de mettre en œuvre des mouvements syncopés et désordonnés. Tu remets l’ouvrage sur le métier. Tu es un artisan curieux du métier et des techniques d’autres artisans, tu peux t’enthousiasmer pour un découpage ou un story board d’autrui, tu t’intéresses à des modalités de fabrications étrangères.

Tu réfléchis à ta pratique. En tant que réalisateur d’animation tu es particulièrement soumis au contrôle de tes créations. Ce contrôle t’est même indispensable dans la mesure où, nous l’avons dit, tu es à peu près le seul à pressentir la forme future de tes objets filmiques.

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Aussi délègues-tu peu, et l’on te retrouve aux manettes de la plupart des étapes de travail qu’impliquent tes films. Paradoxalement tu fantasmes, espères, après une perte de contrôle. A l’image, cela se traduit par des processus proches du collage et de l’association d’idées.

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Tu court-circuites tes développements narratifs par des ruptures de tons, par des images surréalistes au sens plein du mot. C’est aussi par le son, métier que tu maîtrises moins et qui t’obliges davantage à travailler avec d’autres perceptions que les tiennes, que cette dynamique est la plus palpable.

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Dans Tempête sur Anorak particulièrement, avec tes collaborateurs, vous avez multiplié les pistes incongrues et apriori injustifiées (« apriori » car si cette pratique peut heurter/stimuler l’écoute, elle obéit aussi à la logique interne et touffue de ce film). Des dialogues furent même enregistrés hors studio afin de restituer le barouf d’une tempête, quitte à perdre la compréhension de certains mots. Tu farfouilles, tu expérimentes. Tu es un esthète.

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Cette dernière attitude peut faire penser à Bruno Podalydes qui évoquait son goût pour le « matos » dans son film Comme un avion Elle renvoie plus généralement à un pan de l’histoire du cinéma et à de nombreux réalisateurs qui s’enthousiasmèrent d’innovations techniques et de pratiques inusuelles. Ces pratiques reposent sur une mémoire de cinéphile. Cela appartient au passé. Nous avons changé de paradigme.

« Je suis très matos’ », B. Podalydes dans "Comme un avion" • Prod DB © Anne-Francoise Brillot - Why Not Productions / DR COMME UN AVION de Bruno Podalydes 2015 FRA.


J’ai le regret de te dire que tes films ne sont pas « nécessaires ».

J’ai le regret de te dire que tes films seraient vulgaires tant ils privilégient le plaisir qu’un spectateur peut avoir à les regarder. En ne prenant pas en compte leur capacité à faire rire, à surprendre, à susciter des sentiments et sensations troubles, j’ai le regret de te dire que tes films sont inutiles. Tu as une pratique paradoxale. Tu es à la fois populaire et esthète, deux modalités d’expressions rares dans le cinéma d’art et essai français contemporain, d’autant plus rares qu’elles sont chez toi réunies.

Mais faire de ta production actuelle des films d’esthète à visée populaire n’est pas une caractérisation suffisante, il y a un troisième pilier à ton édifice. Tu produis un cinéma de croyant.

Tu crois en un langage singulier que seul ton médium serait capable de porter. Par moment s’élève – pour qui est disposé à le voir – des impressions que l’on serait bien en peine de formaliser précisément : que se passe-t-il au juste entre ces frères et sœurs à la fin du Futur sera chauve ? ou qu’est-ce que cette transe dansée dans Tempête sur Anorak ? Une fascination de spectateur se créée, une énergie circule. Il y a un désir d’absolu, un désir de plénitude dans tes récits. Cet apprenti loup qui exhibait ses parties à un flic souhaite vivre en harmonie parmi ceux qu’il aura reconnu comme les siens. Le futur chauve s’imagine qu’en gardant sa toison capillaire il aurait accès à une révélation mystique ainsi qu’à bien d’autres aventures. Enfin, c’est dans ton dernier film La Tête dans les orties que ton aspiration à une forme de spiritualité est la plus nette. La parole bavarde des trois premiers films a fait place à un récit initiatique et d’action quasi muet, la trivialité et l’humour ont été remplacé par une gravité que l’on ne te connaissait pas jusqu’ici. Miyasaki et ses fantômes ne sont pas loin, Tarkovski et son Stalker non plus.

La Tête dans les Orties
"La Tête dans les Orties", entrée en zone interdite


Parce qu’il y a aujourd’hui peu de croyants au cinéma, peu d’aspirants à la magie, tes films sont précieux. Ils le sont aussi car en déployant ce trop rare outil de l’autodérision, ils s’avèrent peu affectés par leur propre importance. Précieux car ils s’adressent potentiellement à de nombreuses personnes, précieux car ils sont à la fois spectaculaires, drôles, spirituels, et troubles.

Tes films sont vivants, souhaitons-en encore une bonne floppée. Ainsi contribueras-tu peut-être à ce que les salles de cinéma ne soient plus considérées seulement comme un lieu de mémoire mais aussi comme un lieu de vie.

Léo Dazin


LA TÊTE DANS LES ORTIES
de Paul Cabon, 14′, animation

Une production Vivement Lundi ! soutenue par Canal+, la Région Bretagne, CiClic Région Centre, le CNC (aide au programme), la Procirep et l’Angoa.

→ Voir le film