A pas de loup – Quand le cinéma peut tout !


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Naïs Van Laer à Saint Quay-Portrieux


Les dernières Rencontres professionnelles de Films en Bretagne ont une nouvelle fois traversé tout le spectre de la création audiovisuelle et cinématographique, et fait se rencontrer institutions et producteurs, techniciens et auteurs, associations et diffuseurs dans une grande convivialité, sous le soleil toujours présent de Saint-Quay-Portrieux. L’un des derniers rendez-vous de cette édition les conviait tous à une plongée dans les arcanes de la création d’un essai documentaire signé Naïs Van Laer. Il s’agissait d’observer à la loupe comment l’on passe du désir fou de transformer le spectateur en loup, à sa folle concrétisation ! … De quoi interpeller tous les corps de métier…

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Arthur Lauters, Naïs Van Laer et Marion Geerebaert - YLM Pictures


Le cinéma s’éprouve, il invite le spectateur à cela, ressentir, faire l’expérience qu’un auteur insensé a décidé de faire passer de sa tête à l’écran, sur lequel défile le temps d’une vie ou d’un moment. Dans la tête, et le cœur bien souvent, une idée, un désir, une origine à cette fin, incroyable et sublime quand on y pense : un film ! Et entretemps, des questions, des intentions qui se précisent, et la réalité qui contre la fiction.

C’est ce cheminement, long, tortueux, décourageant parfois, galvanisant souvent, et singulier à plein d’endroits, que le public présent vendredi après-midi aura eu l’heur de voir recomposé par la réalisatrice des Maîtres silencieuxNaïs Van Laer – et son chef opérateur – Arthur Lauters – sous la conduite de Marion Geerebaert, réalisatrice et programmatrice.

Naïs Van Laer est issue des Beaux-Arts et son rapport à l’image en est sans doute empreint, tout comme son approche d’un cinéma qui avance, chez elle, à pas de loup, dans une manière de subversion des genres : elle fait s’imprégner la fiction de tout un lent et long travail de documentation, tissé de rencontres, de conseils, d’apprentissages ; elle l’enrichit de strates de réel méticuleusement gravées à la pointe de son imaginaire. Le documentaire se laisse chez elle bousculer par les histoires qu’elle invente un peu parfois avec ses personnages, à force de les fréquenter, des idées auxquelles elle tient, d’autres qu’on échange, et qui trouvent pour finir naturellement leur place dans cette réalité avérée. Le vrai du faux, le vrai et le faux auront finalement bien du mal, sur l’écran, à être départagés. Naïs n’a pas peur de chercher, d’expérimenter, c’est là aussi sa manière de faire du cinéma. Elle trouve ainsi les meilleurs collaborateurs capables de lui donner les moyens de contraindre la réalité et d’arriver à d’impossibles fins.

Pour cela, il faut de la détermination, et un respect infini des écosystèmes : celui du film et de cette réalité dans laquelle il s’immisce et, pour finir, dans laquelle il s’inscrit.

Pour cela, il aura fallu imaginer, créer, puis gommer les coutures de ces petits bouts de réel et de fantaisie pour toucher le spectateur avec un récit.

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Affiche du film Les Maître silencieux, de Naïs Van Laer


Les Maîtres silencieux, c’est pour Naïs l’envie, je cite, de : « questionner notre rapport à l’animalité à travers deux trajectoires : celle d’une jeune femme qui est taxidermiste amateure et qui va apprendre la chasse à l’arc, et celle d’un jeune loup qui traverse la France en quête d’un territoire » ; et pour ce deuxième niveau de récit, l’envie de faire un film très immersif, en adoptant le point de vue subjectif du loup… Un désir qui la taraude depuis huit ans, un problème – comment peut-on filmer ce que regarde un loup, comme un loup ; en un mot, comment se mettre dans la peau du loup ? – et pas encore de solution. Naïs aime travailler en autonomie et filmer elle-même lors de tournages en immersion avec ses personnages, ce qu’elle a fait pour toute la partie qui concerne Cindy, la jeune taxidermiste, qu’elle saisit dans sa vie, avec cette seule intervention de la réalisatrice : lui proposer l’apprentissage de la chasse à l’arc, pour, je cite, « l’obliger à aller plus loin dans sa réflexion par rapport à la mort et à la prédation ». Mais pour la partie fictionnée et lupine de son nouveau projet, elle fait appel à Arthur Lauters, qu’elle connaît de longue date, une sorte de Géo-Trouve-Tout de la technique pour l’image, avide de défis et de territoires audiovisuels à conquérir. D’abord assistant caméra sur des projets dits classiques (documentaires, publicités etc.), Arthur devient opérateur spécialisé dans les tournages sous-marins et terrestres, et dans les systèmes gyrostabilisés (gimbal). « Dans un premier temps, il m’a fallu interpréter et comprendre les demandes de Naïs. Puis, nous avons travaillé pour vérifier que le système auquel je pensais – le gimbal (poignée à gyroscope) permettrait d’adopter le point de vue – immersif –du loup. »

Pas si vite ! C’est en 2012 que Naïs reçoit l’aide à l’écriture de la Basse Normandie avec un projet de fiction autour d’un loup. Il lui faudra des années pour trouver une forme à ce film qui emprunte désormais ses motifs à deux formes cinématographiques, comprend deux personnages principaux – animal et humain –, deux trajectoires en quête d’un territoire, et que, d’une certaine façon, elle fait symboliquement déborder l’une sur l’autre en faisant notamment que chacun quitte sa zone de confort – le loup disperseur traverse des espaces entropisés où il n’a plus aucun repère, et Cindy se frotte au sauvage et à la mort dans l’exercice de la taxidermie et à travers la chasse à l’arc. Chacun cherche sa place dans un monde qui voudrait marquer des frontières, qui n’attendent que d’être brouillées.

Entre chien et loup

Il y a deux ans, la réalité virtuelle en était à ses débuts et ça a été la première proposition d’Arthur. Mais Naïs ne souhaitait pas voir ce qui se passait tout autour, seulement dans les yeux de l’animal. La solution la meilleure semblait être alors de poser une caméra sur la tête d’un loup… qui serait finalement celle d’un chien nommé Guizmo. « Le loup reste un animal sauvage et beaucoup trop instable pour lui faire faire ce que nous avions en tête. Sans compter qu’avec les normes de sécurité en vigueur en France, le dispositif nécessaire était beaucoup trop cher et compliqué pour nous », raconte Arthur. Guizmo choisi, c’est en étroite collaboration avec son maître, rien moins que le célèbre dresseur animalier, Thierry Cadilhac – un homme déterminant pour la réussite du projet – que Naïs et Arthur tâtent le terrain. Côté matériel, un prototype émerge d’une première session de repérages et de tournage avec le chien.  Arthur opte pour une caméra petite, légère et gyrostabilisée (une Osmo+) qui sera fixée sur une nacelle harnachée sur un casque à la tête du chien.  Ce dispositif nécessitera que Guizmo soit entraîné à supporter ce poids dans sa nuque. Et pour obtenir que le chien agisse et réagisse à la façon d’un loup aux aguets et suive la trajectoire que Naïs avait préparée, les réflexions conjointes ont mené Thierry Cadilhac à expérimenter une nouvelle technique de dressage en jouant sur les odeurs qu’un homme laisse dans son sillage durant 24 heures, pour marquer des repères et tracer la piste pour chaque plan. Le prototype finalement créé par Arthur n’étant pas suffisamment élaboré pour supporter les conditions du tournage, les producteurs (Miyu Productions) proposent de faire appel à l’aide sélective pour les Nouvelles Technologies en Production du CNC, afin de financer l’élaboration d’un matériel plus adapté. Et l’équipe obtient l’aide grâce à la proposition d’Arthur d’utiliser la technique de la photométrie pour photographier Guizmo à 360° et pouvoir dessiner un système de casque parfaitement adapté à la morphologie du chien.

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Guizmo avec Samuel Ripault. © Arthur Lauters


Outre ces aspects matériels, Arthur souligne le fait que l’heure bleue à laquelle Naïs tenait à tourner beaucoup de ces images compliquait encore un peu son affaire ! « Ces lumières sont très difficiles à maîtriser et nous n’avions dans ce cas que deux heures à l’aube et au crépuscule pour tourner ! », se souvient-il. Par ailleurs, les recherches effectuées par Naïs lui ayant appris que le loup ne voit pas le vert – ce qui lui permet d’être plus efficace dans la chasse –, ont permis d’expérimenter des choses passionnantes en termes d’images et de cinéma au stade de l’étalonnage, pris en charge par Matthieu Weil, des studios Mujo à Marseille (des amis des Beaux-Arts, également chargés du montage, avec Bertrand Wolff).

Naïs aime tourner seule, mais d’évidence, elle aime aussi travailler en complicité avec une équipe. Pour le son, la réalisatrice rappelle Pali Meursault, audio-naturaliste et plasticien sonore (avec lequel elle avait travaillé sur son film précédent, Vivre avec son œil). « Il y avait toute la matière sonore du loup à créer ! On avait positionné un micro près de la gueule du chien pour avoir sa respiration, et un autre sur son poitrail pour avoir le son des matières sur lesquelles il court. Mais il a fallu malgré cela un gros travail de construction et d’incarnation du loup en post-production, recréer des sons auxquels nous n’avions pas pensé, comme le reniflement, ou des ambiances qui nous manquaient. »

Tout est possible

On le voit, on le sent, avec le temps, des rencontres, du travail, un peu de magie et un désir ardent, les rêves peuvent se réaliser. C’est le cas pour Naïs Van Laer et ses Maître silencieux, un film dont le récit des intentions à la réalisation nous rappelle que la technologie est au service de l’homme et pas l’inverse, et qui invite à penser qu’avec de bonnes synergies, tout est possible.

Gaell B. Lerays