
Depuis 1986, la Cinémathèque de Bretagne collecte, conserve et fait vivre les images qui racontent la Bretagne. À sa tête depuis janvier 2021, Gaïd Pitrou veille à la préservation de ce patrimoine audiovisuel singulier, où les films professionnels côtoient les tournages amateurs. Des milliers d’images qui témoignent de nos histoires individuelles et collectives, et constituent une matière précieuse pour comprendre les territoires, transmettre les mémoires et nourrir la création.
Alors que la Cinémathèque célèbre ses 40 ans, cette mission se prolonge et se réinvente : chantiers des collections, nouveaux espaces de conservation et de création à Brest, projets de valorisation des archives… Autant de défis et d’ambitions qui dessinent l’avenir de cette institution essentielle à la mémoire audiovisuelle bretonne.
Du 24 au 26 novembre 2026, à Brest, cet anniversaire sera célébré à travers les 36ème Rencontres professionnelles de l’association européenne Inédits, mais aussi une programmation ouverte à tous les publics. Projections, créations chorégraphiques, ciné-mix et ciné-concert feront dialoguer les archives avec la création contemporaine, révélant toute la vitalité de ces images anciennes.
Films en Bretagne est allée à la rencontre de Gaïd Pitrou pour revenir sur les six années passées à la direction de la Cinémathèque, évoquer les enjeux de conservation et de transmission qui l’animent et découvrir les perspectives qu’ouvrent ces 40 ans, entre mémoire vivante et nouvelles formes de création.
3 QUESTIONS à Gaïd Pitrou
Directrice de la Cinémathèque de Bretagne

Gaïd Pitrou
Depuis 25 ans, Gaïd Pitrou travaille dans le domaine culturel et s’est spécialisée dans la valorisation du patrimoine. D’abord responsable de l’écomusée du Morvan du parc naturel régional du Morvan (Bourgogne), elle rejoint en 2011 le Ministère de la Culture. Ces expériences diversifiées ont en commun un goût prononcé pour le patrimoine immatériel et les archives.
Films en Bretagne :
Après avoir travaillé au sein de plusieurs institutions, tu as rejoint la Cinémathèque de Bretagne, dont tu as pris la direction en janvier 2021. Avec six ans de recul, quel regard portes-tu sur ton parcours à sa tête ? Quels ont été les moments marquants de ces années et les principaux défis que vous avez dû relever pour accompagner son évolution ?
Gaïd Pitrou :
Après six ans au service de la Cinémathèque de Bretagne, je retiens principalement l’importance des collectifs qui sont l’ADN de l’éducation populaire, et qui aujourd’hui sont essentiels au regard du contexte politique et économique fragilisant les associations et le secteur culturel.
La mise en œuvre de nos missions d’intérêt général est rendue possible grâce à la capacité d’action de ces collectifs : l’équipe et les administrateur·ices de la Cinémathèque, le collectif de l’Archipel des récits, celui du nouveau lieu brestois, le réseau national des cinémathèques thématiques et régionales fédéré au sein de l’association Diazintergio, ainsi que l’ensemble de nos partenaires publics (Région Bretagne, Ville de Brest, départements du Finistère et de la Loire Atlantique, Rennes Métropole, CNC, DRAC Bretagne).
Depuis février 2025, 35 bénévoles sont à nos côtés quotidiennement pour participer aux quatre chantiers des collections en vue de notre déménagement : archives papier, centre de documentation, collections des films, collections des appareils. Grâce à leur engagement constant, nous accomplissons des pas de géant. Ces chantiers nous ont permis de faire davantage prendre conscience de la richesse et de la singularité de ce patrimoine préservé depuis 40 ans. La collection des films s’avère être la troisième plus importante de France (plus de 66 000 éléments) avec cette spécificité de conserver autant de films professionnels que de films amateurs. Celle des appareils retrace l’histoire matérielle de la diversité des pratiques cinématographiques : une équipe de bénévoles contribue à un chantier pilote de conservatoire des savoir-faire et des techniques en restaurant et en remettant en état de fonctionnement de nombreux appareils.
En parallèle de ces chantiers au long cours, notre mission est de poursuivre activement la collecte de films et d’appareils : les collections sont vivantes ! Le patrimoine audiovisuel et cinématographique breton constitue un bien commun, des sources précieuses de connaissances, de transmissions et d’émotions. Il nous engage à le sauvegarder.
Dans cette perspective, nous sommes en train de terminer un chantier d’envergure qui nous a tous et toutes intensément mobilisé·es depuis septembre 2025. La Ville de Brest a programmé des travaux de remise aux normes de la réserve des films et l’installation d’un système performant de climatisation pour les conserver dans des conditions optimales. Tous les films ont dû être déplacés temporairement puis réinstallés à l’issue des travaux. Nous avons bénéficié du don, par Orange, des étagères mobiles de l’ancien Centre national d’études des télécommunications de Lannion, que nous avons dû vider, démonter, transporter puis remonter à Brest. Je vous invite à découvrir les images de ce chantier titanesque. Ces nouveaux équipements vont nous permettre de gagner 30 % d’espace dans notre réserve pour les collectes à venir.
Depuis le printemps 2024, nous portons avec les associations Longueurs d’onde, Côte Ouest et Cinéphare, la création d’un nouveau lieu à Brest dédié au son et à l’image. Nous souhaitons créer un lieu de pratiques professionnelles et amateures, analogiques et numériques ; de formations ; de transmission intergénérationnelle ; de diffusion des œuvres sonores, audiovisuelles et cinématographiques. Deux immeubles ont pu être acquis grâce au soutien de la Ville de Brest et de la Région Bretagne. Les architectes Anthony Benarroche et Paul Vincent, associés aux bureaux d’étude IPH et Acoustibel, nous accompagnent depuis mars 2025 dans la mise en œuvre des travaux de réhabilitation (1 600 m2). Le permis de construire ayant reçu un avis favorable en septembre dernier, nous entrons dans la phase de finalisation du marché général des travaux qui démarreront en avril 2027. Ces travaux sont financés par la Région Bretagne, la Ville de Brest, le département du Finistère, le CNC et la préfecture de Région. Ouverture prévue : second semestre 2028 !
Grâce ce nouveau lieu, la Cinémathèque de Bretagne créera la Fabrique du patrimoine proposant des ateliers de tournage de films en argentique et en numérique, de numérisation de films ou encore la réparation d’appareils. Le geste et la parole sont au cœur de notre projet fondé sur l’intergénérationnel et le croisement des pratiques. Notre programmation de la salle de diffusion mettra en lumière les films de nos collections et ceux d’autres cinémathèques, avec des rétrospectives de cinéastes breton·nes, des cartes blanches, des cycles thématiques. Des comités de programmation participeront au choix des films présentés. Nous travaillerons avec l’ensemble de nos partenaires, notamment avec les universités en sciences humaines et sociales qui s’emparent des archives audiovisuelles comme sources de connaissances et de compréhension des temps passés et présents. Nous souhaitons également lancer un festival autour du réemploi de l’archive audiovisuelle.
Enfin, la Cinémathèque de Bretagne a vocation à collecter et diffuser le patrimoine cinématographique et audiovisuel de Bretagne sur l’ensemble de son territoire historique. La fermeture de l’antenne de Haute-Bretagne en juillet 2025 a été un choix très difficile humainement et nécessite de redéfinir notre politique territoriale. A l’instar des acteurs culturels, les fragilités financières structurelles de notre association continuent à nous mettre à l’épreuve imposant de repenser notre modèle économique.
Toutefois, nous œuvrerons collectivement pour que le nouveau lieu donne plus de visibilité à nos actions hors les murs qui se poursuivront grâce à la création de la Cinémathèque mobile en lien avec l’antenne de Loire-Atlantique et la Caravane des récits. En partenariat avec les collectivités et les associations sociales et culturelles, il s’agira de pérenniser un programme annuel de Mémoires locales consistant en des résidences de collecte et des diffusions de films.
Films en Bretagne :
Créée en 1986, la Cinémathèque de Bretagne fête cette année ses 40 ans. Depuis ses débuts, elle défend une approche singulière du patrimoine audiovisuel et cinématographique breton, en accordant une place centrale aux films amateurs. Que représente cet anniversaire pour la Cinémathèque, et comment avez-vous choisi de le célébrer avec les publics et les professionnel·les ?
Gaïd Pitrou :
La Cinémathèque de Bretagne va fêter ses 40 ans du 24 au 26 novembre 2026. Nous accueillerons les 36ème rencontres professionnelles de l’association Inédits. Créée en 1991 pour encourager la collecte, la conservation, l’étude et la mise en valeur des films amateurs, l’association des Inédits rassemble près de 80 membres issus de 15 pays d’Europe. Chaque année, elle organise des rencontres dans une ville européenne : ateliers et tables rondes offrent des moments d’échanges et de réflexions sur les pratiques de conservation et de valorisation des films amateurs.
Durant ces trois jours de rencontres professionnelles, nous proposons également des événements pour tous les publics mettant en lumière des créations contemporaines dialoguant avec les archives audiovisuelles :
- Ciné-corps Déroutes du geste de Guiomar Campos et Jennifer Dubreuil-Houthemann – Coproduit par le Quartz, en partenariat avec Le Mac Orlan. À partir des images de la Cinémathèque de Bretagne, les danseuses Guiomar Campos et Jennifer Dubreuil-Houthemann composent une matière chorégraphique où les corps rejouent et réinventent les savoir-faire de la terre et de la mer, passés, en voie de disparition ou transformés. Elles ont invité les danseurs et danseuses amateurs du Korriged Is. La musique est composée par Vincent Raud. Montage des films par Nicolas Nogues de la Cinémathèque de Bretagne.
- Projection Le cueilleur de mémoires, documentaire de Samuel Poisson-Quinton (2025, 60 min, Les 48e Rugissants) en présence du réalisateur. À l’heure de déposer 70 ans d’images personnelles à la Cinémathèque de Bretagne, Gilbert Nexer, cinéaste amateur, se souvient de sa vie. Un film en forme de voyage dans les différentes strates temporelles d’une mémoire humaine et d’un village, celui de Locmaria, sur l’île de Groix (Morbihan).
- Ciné-mix avec aux platines Wonderbraz et au vijing le réalisateur Thierry Salvert. Le temps d’une soirée unique, les archives de films amateurs quittent les réserves pour s’emparer du dancefloor. À partir des films de danse issus des collections des membres du réseau européen Inédits, le mouvement, la fête et la mémoire sont célébrés en musique.
- Ciné-concert La dame de la mer du bagad Men ha Tan. Sur les images d’archives conservées à la Cinémathèque de Bretagne et tournées par Anita Conti, des côtes africaines jusqu’aux confins des Kerguelen, le bagad tisse une création musicale originale, à la fois contemplative et vivante.
Vous pouvez réserver vos places sur notre site internet.
Films en Bretagne :
Au-delà de cet anniversaire, la Cinémathèque s’inscrit notamment dans une nouvelle dynamique avec l’Archipel des récits. Depuis 2023, vous construisez avec Ty Films, le Pôle audiovisuel Douarnenez Cornouaille et Longueur d’ondes, avec le soutien de la Région Bretagne, un pôle territorial dédié au son et à l’image. Quelle ambition porte ce projet, comment peut-il transformer les coopérations entre les structures, les pratiques professionnelles et les liens avec les publics, et, de manière générale, quel rôle souhaite jouer la Cinémathèque ?
Gaïd Pitrou :
L’Archipel des récits doit être appréhendé comme un pôle qui se construit selon une logique de maillage fonctionnant grâce à des interactions à plusieurs niveaux : géographiques, professionnelles, économiques et matérielles. La création de ce pôle territorial s’accompagne d’un franchissement de seuil pour nos quatre associations avec également l’enjeu de participer à la structuration l’écosystème de l’Ouest breton.
Trois lieux phares sont en cours de construction : la Skol Doc à Mellionnec, le Nouveau lieu à Brest et la Manufacture des Récits à Douarnenez. Ces trois lieux sont pensés comme des outils au service de l’aménagement du territoire, des usagers professionnels et amateurs, dans une dynamique de rééquilibrage territorial entre l’est et l’ouest bretons. Il s’agit de mutualiser des ressources, rationaliser les dépenses, créer des équipements de travail partagés, accompagner la montée en compétences des acteurs des deux filières du son et de l’image.
La Région Bretagne et les collectivités territoriales partenaires de chaque association accompagnent la création de ce pôle territorial en archipel.
Concernant la Cinémathèque de Bretagne, son rôle porte notamment sur la création d’espaces de pratiques professionnelles et amateures dans le nouveau lieu brestois, un accès renouvelé des collections des films et des appareils pour la création contemporaine, la diffusion des œuvres des professionnels bretons, l’animation de la Caravane des récits, la R&D sur le néo-argentique et la sobriété des outils de conservation numérique.
Après avoir été lauréat de l’appel à manifestation d’intérêt en octobre 2023, nous avons pu mener des études financières, juridiques et organisationnelles pendant plus d’un an. Le calendrier de l’appel à projets (AAP) a été modifié : notre dossier de candidature été déposé le 15 octobre 2025, puis nous avons été auditionnés le 10 mars 2026 par le comité de sélection. À ce jour, la liste des lauréats de l’AAP n’a pas été publiée.
Propos recueillis par Films en Bretagne, novembre 2026.








