Hasard du calendrier, ou signe des temps ? Après avoir contribué de manière essentielle aux débuts de la professionnalisation de la filière, trois sociétés de production cessent leur activité au même moment.
Films en Bretagne rend hommage à leur parcours, faits de choix différents, mais avec en commun une pratique artisanale et engagée. Spirale Production, Candela Productions et Paris-Brest Productions, dans leur ordre d’apparition à l’écran, évoquent leurs cheminements, et cette étape complexe (et douloureuse !) qu’est la fin d’une société qu’ils ont portée pendant des décennies.
Générique de fin pour des pionniers de la production en Bretagne
Par Brigitte Chevet
La toute première à se créer, c’est la finistérienne Spirale Productions en 1991, après la production d’un long-métrage de fiction sous forme associative. « J’étais vraiment très jeune et enthousiaste, tout était à inventer », raconte Anne Luart, alors étudiante à Rennes. « À l’époque, seule Lazennec Production existait vraiment en Bretagne, mais elle était la filiale d’une société parisienne. Les grands anciens, nos prédécesseurs comme le réalisateur breton René Vautier, ou le couple Nicole et Félix Le Garrec, avec l’ARC, étant eux organisés sous une forme plus associative. Il y avait aussi l’atelier de Création Audiovisuelle de Saint-Cadou, qui proposait des formations. Mais sinon, il n’y avait rien ! Notre obsession, c’était de devenir autonome d’un point de vue technique : très vite, j’ai acheté une unité U-matic, puis une Betacam. On s’est mis à produire un magazine pour TV Brest, qui assurait une activité régulière. C’est là qu’on a osé faire des films plus singuliers, comme le documentaire L’Ombre du Voisin, de mon compagnon Clode Hingant, coproduit avec TV Rennes, qui a été acheté une fois fini, par France 3 Ouest.
L’APAB (association des producteurs bretons) est logiquement née en 1995, pour nous regrouper. À l’époque, elle était présidée par Michel Guilloux de Lazennec, on y rentrait par cooptation. C’était assez solennel, et j’étais la seule femme. Heureusement, Marie-Laurence Delaunay m’a vite rejointe, ainsi que Soazig Daniellou, lorsqu’elle a créé Kalanna Production ! ».

Anne Luart en tournage sous le crachin breton.
Le couple rennais des Delaunay fonde Candela Productions en 1993, alors que Franck travaille encore comme journaliste de radio puis de télévision, et Marie-Laurence comme chargée de production à l’INPAR, qui dépendait du Ministère de l’Agriculture. « Nous avons créé la société pour produire nos films. On voulait faire le tour du monde, mais finalement on a fait voyager les autres ! On a réussi assez vite à travailler pour le national, avec des magazines de 13 mn pour l’émission Faut Pas Rêver (France 3), Thalassa (France 5). Les premières coproductions se montent avec TV 10 Angers, TV Rennes, Planète Plus. France 3 Ouest et Louis-Marie Davy vont suivre, avec de vrais apports en numéraire, ce qui n’était pas encore le cas jusque-là. Notre chance est d’avoir bénéficié d’une liberté de création presque sans limite, c’était la grande époque du film documentaire d’auteur. Bien sûr, il fallait aussi être créatif et avoir le sens du collectif, pour aller chercher les moyens de la production. Tout semblait possible et tout était possible : il suffisait d’avoir des idées et des envies. On explorait un terrain encore vierge, c’est la grande liberté que l’on avait ! » se souvient Marie-Laurence.
Parallèlement, la formation Produire en Région, animée par Jean-Marie Barbe, pionnier des activités liées au documentaire en France dans le village de Lussas, et Jacques Bidou, producteur, accompagne cette professionnalisation des producteurs en région, dont beaucoup venus de Bretagne. Tous soulignent l’importance de ce passage en formation lors de cette période pionnière. « Paradoxalement, les guichets d’aide sont plus nombreux à l’époque : la Région contribuait déjà au financement des films, avec un fonds sports et culture, mais aussi l’Adav, l’Institut Culturel de Bretagne, la Ville de Rennes, les Départements du Finistère, des Côtes-d’Armor et de l’Ille-et-Vilaine… », précise Marie-Laurence Delaunay.

Marie-Laurence et Franck Delaunay au Sunny Side of the Doc.
Fiction ou documentaire ?
« Lazennec a déposé le bilan en 1998, j’y travaillais comme réalisateur-associé », raconte le brestois Olivier Bourbeillon, « alors je me suis lancé en 1999, avec la naissance de Paris-Brest. C’était un vrai défi de faire de la fiction en habitant à Brest, ça n’existait pas encore. J’aurais dû appeler ma boîte plutôt Brest-Paris, avec le recul ! Comme j’avais lancé le festival de courts-métrages de Brest en 1986, c’était logique de vouloir y produire de la fiction. C’était les débuts de la décentralisation, lancée par la gauche en 1981, on voulait vivre et travailler au pays. Par la suite, j’ai aussi fait des documentaires, environ quarante sur la centaine de films que j’ai produits. C’est sans doute plus facile de produire du doc, bien que pour ma part j’ai plus de mal à lire les dossiers des documentaires. Alors que j’arrive à lire facilement de la fiction ! »

Olivier Bourbeillon, sur le tournage de La dernière journée, un documentaire qu’il a réalisé sur l’arrêt des forges de l’arsenal de Brest.
Ironie du sort, les rennais de Candela n’ont quasi jamais fait de fiction… sauf au tout début, avec le premier dispositif Estran, et pour leur tout dernier film, Rodéo à Ker Lanneg, avec Matsylie Productions, et réalisé par le jeune duo, Mathieu Alexandre et Vincent Morvan. Ce projet a décroché l’un des tickets d’entrée de l’appel à projets Far Ouest. Quatre longs métrages coproduits avec France Télévisions, les chaînes locales bretonnes, Kub et Brezhoweb. « C’est chouette de finir comme ça, on n’a rien calculé, c’est le hasard de la vie », précise Marie-Laurence.
« Si j’avais commencé avec de la fiction », raconte Anne Luart, « j’ai continué presque exclusivement en documentaire. Avec une exception notable : Mona Lisier, réalisé encore par mon compagnon ». Ce court-métrage (pas si) fictionnel, avec Clémentine Célarié et Bernard Farcy, a défrayé la chronique à l’époque. Il dénonçait la pollution des nappes phréatiques par les éleveurs de cochon, sur le mode de la satire. « Il a fait le tour du monde des festivals, a été diffusé sur Canal Plus et projeté à la Semaine de la Critique à Cannes. Le lobby porcin a voulu empêcher le soutien de la Région Bretagne au film. Toute la profession a protesté, puis Jean-Yves Le Drian a été élu, il avait dit « la création doit être libre ». On a été finalement aidés. Ce qui était formidable, c’est cette solidarité que nous avons fortement ressentie, de la part de tous nos collègues bretons. Et cela a été encore plus vrai, quand notre maison qui abritait la société a brûlé à cause d’un poêle défectueux, quelques temps après. On dort encore aujourd’hui dans un lit… payé par l’Arbre, l’association des réalisateurs ! Par miracle, la plupart des masters n’ont pas disparu, ils ont été protégés par les boîtes en plastique dur, on a même réussi à rénover dernièrement certaines œuvres avec les technologies numériques », se réjouit Anne Luart.

Tournage de Mona Lisier avec Clémentine Célarié et son réalisateur Clode Hingant.
Artisans engagés
Un point commun chez ces trois sociétés : la dimension artisanale, voire familiale, de ces entreprises. Anne produit les films de Clode, son compagnon, Franck et Marie-Laurence travaillent tous les deux dans la société, même si Franck garde un poste à mi-temps de professeur en Infocom à l’université de Rennes. Olivier produit les films de sa compagne Marie Hélia. Ce qui n’empêche pas bien sûr de produire d’autres auteurs et autrices. « C’est sûrement ce qui m’a le plus marqué, les films de Marie », se rappelle Olivier Bourbeillon, « même si j’ai vécu beaucoup de belles histoires, comme les films de Nadine Naous sur le Liban ! ».
Les Delaunay se rappellent, eux, de l’aventure du Déménagement de Catherine Rechard. Un documentaire de 52 mn, tourné à visage découvert dans la prison des hommes de Rennes, qui déménageait alors de Jacques-Cartier à Vezin. « La pénitentiaire a bloqué la diffusion sur France 3, alors que les détenus avaient signé leur autorisation à être filmés sans floutage. On a été jusqu’en justice, pour défendre l’idée que les détenus avaient le droit de décider si oui ou non ils étaient à visage découvert. On pensait que cela leur rendait de la dignité. Ce conflit nous a empêché de travailler pendant plus d’un an avec France 3. Mais cela a créé une jurisprudence au niveau national, on en est fiers, on ne regrette pas ce combat, même si on a eu des moments difficiles ! ».

Affiche du film Le Déménagement de Catherine Rechard (Candela Production).
Autre point commun à ces trois sociétés : les marges économiques étroites de la production régionale, qui ne permettent guère d’embaucher plus d’un ou deux salariés. « On doit bien constater qu’on a échoué sur la promesse de création d’une filière économique en Bretagne, même si la filière culturelle existe. Ainsi que la filière technique, avec toutes les compétences qui permettent l’accueil des tournages. Combien d’entre nous arrivent à bosser avec le national, où les marges sont plus importantes ? », constate Olivier Bourbeillon. « Mais on a tenu bon toutes ces années, sans s’enrichir non plus, on peut être aussi fiers de cela, c’est une vraie victoire. Produire une centaine de films, ce n’est pas rien », se réjouit Franck Delaunay, au même étage que son collègue brestois en nombre d’oeuvres produites. Spirale a elle accompagné une trentaine de films. « On a encaissé les échecs, appris à durer. Il faut garder la joie d’accompagner la création, ce sont de très beaux métiers, même si le monde change, et ces métiers s’enchevêtrent et évoluent ». « Je me souviens que pour nos premiers films diffusés, TV Rennes réunissait autant de spectateurs que Planète au national ! Les bretons avaient envie qu’on leur raconte des histoires d’ici, et c’est ce qu’on a fait », se souvient Franck Delaunay. Aujourd’hui, avec la multiplication des chaînes et des plates-formes, les audiences sont beaucoup plus émiettées.

Olivier Bourbeillon avec le réalisateur François Le Gouic sur le tournage de la fiction Voir le jour.
Les trois sociétés ont participé au lancement de Films en Bretagne, en 1999. « C’est la suite logique de cette fédération. Jean-Yves Cozan, vice-président à la Région Bretagne, nous l’avait demandé, il ne voulait parler qu’à un seul interlocuteur de la filière », se souvient Anne Luart. « Nous avons travaillé à ouvrir de nouveaux guichets, à les professionnaliser », précise Marie-Laurence Delaunay. « Mais nous n’étions qu’une bonne demi-douzaine de boîtes à l’époque. Aujourd’hui, cela a bien changé », remarque Olivier Bourbeillon. « Nous avons connu les temps où les images étaient rares et chères, aujourd’hui, c’est tout le contraire. Je ne voyais pas la filière évoluer à ce point. Une cinquantaine de sociétés en Bretagne, c’est sans doute trop, alors que les cases de diffusion et les aides rétrécissent. Il y a beaucoup de gens en concurrence. C’est surtout vrai pour les réalisateurs, je n’en ai jamais vu autant qui galèrent à faire leurs heures. Certes, on s’est libéré du poids et du coût de la technique, tout cela coûte moins cher, mais faire des films, c’est un vrai métier. Et il ne faut pas perdre de vue l’histoire de la Bretagne, il faut la connaître, la raconter, ne pas avoir peur des sujets politiques. Je souhaite simplement que ceux qui viennent d’ailleurs et s’installent ici ne feront pas des films de touristes sur notre région ! ».
Anne Luart préfère transmettre le message de la solidarité : « il faut que cette idée continue, même si on est plus nombreux, rester solidaire entre nous. C’est cela qui a été merveilleux ! ». Franck et Marie-Laurence, eux, veulent voir le verre à moitié plein : « C’est génial, la relève est là. Même si cette filière, aujourd’hui très structurée et fédérée, a aussi ses pesanteurs, et manque de souplesse par rapport à ses débuts ».
La belle progression des films produits en Bretagne, notamment en documentaire, a subi aussi des coups d’arrêt : « La suppression de la Case de l’Oncle Doc (France 3)* en 2015, qui offrait au doc régional une visibilité régulière au national, dotés de budgets plus importants, nous a fait du mal. Le passage d’une ligne éditoriale à France Télévision assez ouverte, qui s’est repliée avec le temps sur le sociétal. Des films d’archives, comme Du coffre-fort à la dette, par exemple, seraient plus difficiles à produire. On peut le regretter, au nom de la diversité des thèmes et des points de vue. », précise Franck Delaunay. D’autres épisodes plus positifs sont venus soutenir la création comme les COM (Contrats d’Objectifs et de Moyens, passés entre la Région et les différents diffuseurs locaux), qui a inspiré d’autres régions ensuite. Ou la création de la plate-forme KuB. Cette résilience bretonne a permis à ces trois sociétés de perdurer, malgré la fragilité constante de cette activité.
*La Case de l’Oncle Doc est supprimée au profit de L’Heure D. Ce changement entraîne une diminution du nombre de documentaires régionaux exposés nationalement, mais permet d’augmenter l’apport financier accordé aux films sélectionnés.
Le devenir des films
Certes, ce ne sont pas les premières à fermer boutique dans notre région : on a évoqué Lazennec Bretagne. Il y en eu d’autres, comme Aber Images et Pois Chiche. Mille et Une Films a pu être rachetée, avec son catalogue et son compte automatique, suite au départ en retraite de Gilles Padovani. Mais il faut bien constater que la durée de vie des films et leur valeur marchande sont très limitées. « Aucune de nos trois boîtes n’a reçu de proposition de rachat satisfaisante. C’est compliqué, il faut trouver des successeurs avec la même philosophie », soupire Olivier Bourbeillon. Ni Spirale ni Paris-Brest n’ont pas choisi leur fin : le tribunal de commerce a tranché pour eux. « Le refus d’un gros projet par France 3, et les demandes de remboursement d’aide du Covid nous ont mis en difficulté », regrette Anne Luart, qui est encore un peu loin de la retraite. Elle va continuer en tant qu’auto-entrepreneuse, et faire des films pour des particuliers. Olivier veut lui continuer à produire, mais c’est trop tôt pour en parler plus en détail. Les Delaunay, eux, ont choisi d’arrêter leur structure. « On a fait le bilan : frais de comptabilité, coûts fixes, électricité, téléphone lié à nos bureaux, cela nous coûtait de l’argent. Notre salarié ne veut pas reprendre, on préfère arrêter ». Ils ont passé leur été à trier les papiers et les rushes de tous leurs films, qu’ils avaient intégralement conservés.
Tous ont en commun le souci de la pérennité des œuvres produites, à la valeur patrimoniale bien plus que commerciale. Une véritable mémoire de la Région, les archives de demain. « J’ai contacté chacun des auteurs, bien en amont. Clode a récupéré les droits commerciaux de ses films, car il était en participation, ainsi que Ilse Tempelaar pour les Monologues du Vagin. Pas les autres. Mais maintenant, tout est dans les mains du liquidateur. Comme il n’y a pas d’offre de rachat, je ne sais plus quoi faire. Où dois-je mettre les masters ? C’est un gros travail d’organiser cette fin. On perd un site internet, des adresses, c’est douloureux. J’aimerais bien que la Cinémathèque de Bretagne garde les films, mais j’ai peur qu’ils soient débordés ».
Paris-Brest est lui dans l’expectative des retours du liquidateur, et espère également confier ses masters à la Cinémathèque sise à Brest. C’est ce que vient de faire Candela, en partageant à égalité les droits commerciaux de leur catalogue entre la Cinémathèque de Bretagne et une association fondée à cet effet. Les auteurs des films en seront membres de droit. Les masters viennent de partir à Brest, et le local rennais de la rue d’Estrées est en vente.
Tous ont un pincement au cœur, au moment crucial de ce clap de fin, et aimeraient que ces films restent référencés, aisément visionnables et amoureusement sauvegardés… Bien qu’issus de la production indépendante, ils racontent une part importante de l’histoire bretonne, et de notre mémoire collective.
Dernièrement, Anne Luart est tombée au marché de Saint-Renan… sur des tee-shirts floqués Mona Lisier, à côté de ceux consacrés aux Tontons flingueurs, à Jurassic Park, Top Gun, ou au Seigneur des anneaux ! L’éditeur Breizhodrome a déniché ce film culte sur Youtube, signalé par des clients. Un magnifique hommage cinéphile au travail de ces pionniers du cinéma en Bretagne. À qui nous souhaitons le meilleur pour la suite !

Au marché de Saint Renan, l’hommage inattendu à Mona Lisier.
Article rédigé et propos recueillis par Brigitte Chevet, septembre 2026.



