THIERRY SALVERT : LA FORGE DES IMAGES

Le film Treizhourien, un documentaire coréalisé par Thierry Salvert et Kenan An Habask, est projeté samedi 4 février à 11h au cinéma Le Club de Douarnenez. Le film dresse le portrait d’une aventure originale, celle de la création d’un spectacle de danse contemporaine par le cercle celtique Korriged Is. Nous avons saisi l’occasion de nous pencher sur le parcours d’un des deux réalisateurs, Thierry Salvert, dont une partie du travail se nourrit des images et des sons de la culture bretonne.

Une roue dentée, poussiéreuse, s’ébroue lentement dans une lueur jaunâtre. L’œil s’absorbe dans la course des crans de bois ébréchés. Ils émergent un instant à la lumière avant de replonger dans l’ombre. A travers les cliquetis environnant, le déroulement mécanique et régulier de cette roue nous ouvre à la perception du temps. Le temps des outils. Le temps de l’ouvrage. L’ouvrage du métal. Le film achevé, nous sortirons de ce voyage avec la tête emplie de sons et d’images. Nous aurons habité pour quelques minutes le territoire de la métallière. Une de ces femmes dont le métier à fait l’objet d’une série de portraits de Thierry Salvert et Cécile Borne, Les Mémoires Vives.

Cette exploration des images et des sons, Thierry Salvert l’aura inaugurée à l’adolescence. Il est l’un des premiers lycéens à bénéficier de l’option Cinéma et audiovisuel, fraîchement mise en place en France et plus particulièrement à Douarnenez. Quelques mois après, il quitte le lycée pour suivre un CAP projectionniste, puis intègre l’école d’arts de Quimper. « Je suis rentré aux beaux-arts sans amener un seul dessin, mais avec les cassettes vidéos de mes films. »

Et c’est la découverte d’un continent entier. Les beaux-arts sont pour lui une « école de la liberté » dans laquelle il peut se livrer à son désir farouche de travailler les images. « J’avais envie de mettre les mains dans le cambouis, et ça correspondait à la culture des beaux-arts, où très vite on te dit « prends un pinceau et vas-y ». Et je faisais ça avec ma caméra. Mon atelier c’était le banc de montage. À l’époque où on pouvait encore le faire, je passais mes nuits à monter, à trafiquer les images et les optiques, à faire des samples. »

Cette approche de l’image et du son lui est précieuse, et il sait qu’il travaillera dans l’audiovisuel. « En montage, je ne place pas un plan derrière l’autre, je traite les matières, j’empile des images les unes dans les autres, je passe du temps à les changer de couleur, comme pour chercher ma teinte. Ça n’est qu’ensuite que j’étire, que je monte les plans à proprement parler. » À côté de l’école, qui lui donne une solide culture du cinéma des avant-gardes dont Vertov et Epstein sont deux exemples qui nourrissent sa pratique, Thierry vadrouille à loisir dans les festivals, notamment celui de Douarnenez, où il fera des rencontres importantes.

C’est à cette époque que Marie Hélia l’emmène sur un tournage. Il découvre alors le plateau de cinéma, et sa vitalité particulière. « J’ai aimé apprendre sur le tas, et être confronté ainsi à tout le monde. Comme régisseur ou assistant je dois comprendre la logique du chef-op, celle de l’ingénieur du son, celle du réalisateur… Et puis j’aime cette aventure humaine un peu folle de faire un film. » Plus tard, il travaillera comme assistant pour Loïc Jourdain, Sonia Larue, Olivier Bourbeillon. Une « même famille » se constitue autour de Paris-Brest productions et de Vivement Lundi !. « Ce qui me plaît c’est la collaboration avec le réalisateur, et les enjeux particuliers de chaque film. » Thierry se souvient d’un long tournage de nuit dans les monts d’Arrée pour La Chienne du monde de Loïc Jourdain. Pour autant, il ne se prête pas encore au jeu du film écrit et produit, et continue son travail artistique en vidéo.

« Mon médium était la vidéo, mais je me suis rendu-compte qu’il me manquait quelque chose. L’image en elle-même ne me suffisait plus. Et comme j’allais parfois m’exercer au dessin à des cours de danse, je me suis dit qu’il y avait là une langue extraordinaire, immédiate. Voir quelqu’un danser c’est sentir quelque chose. » Dans le cadre d’un examen, il filme un danseur, monte les images et réalise son premier film intégrant la danse. « Le processus de création des danseurs me correspondait car c’est dans le faire que tout se joue. Tester, essayer, garder un bout, le déconstruire, le reconstruire, et l’amener plus loin. Cela correspond tout-à-fait à ce que j’avais envie de faire avec l’image. Il n’y avait pas toute cette phase d’écriture préparatoire. » À la fin des années 90, Thierry rencontre Cécile Borne, danseuse professionnelle, qui revient s’installer en Bretagne. Il assiste à un solo de Cécile, la contacte et lui propose de filmer cette création. Il en parle à Frédéric Le Gall de Vivement Lundi ! qui décide de le produire. Le projet est soutenu par la Région Bretagne et feu la chaîne de télé Muzzik le diffuse.

« La rencontre avec Cécile à été déterminante. J’ai été un peu moins du côté du cinéma, et j’ai mis les pieds sur une scène pour la première fois avec le spectacle Les Parages de Zéro. Je filmais en live, avec deux caméras, des objectifs, des gélatines, une petit table de mixage vidéo, et un vidéo-projecteur. Je transformais les images en direct. » Au même moment, Thierry commence le VJing (performance de mixage d’images en direct) pour la soirée de clôture au festival de Brest et pour Travelling, avec la DJ Yuna Le Braz. « Je mixais avec des cassettes VHS et je passais d’un magnétoscope à l’autre. » Thierry utilise des images de diverses sources, archives, films de séries B, et les télescope dans un brasier visuel hypnotique.

Les Mémoires vives

Pour la réhabilitation de la friche industrielle des papeteries Vallée à Belle-Isle-en-Terre, Cécile Borne est invitée à présenter une création de danse. Elle propose une collaboration à Thierry. Tous deux s’intéressent aux métiers de la papeterie, et réalisent un film à partir d’une rencontre avec une ancienne employée, La femme-papier. « On avait aimé rencontrer cette femme, et on s’est dit qu’on pourrait faire ensemble une série de portraits de femmes, ce qu’on a appelé les portraits ciné-chorégraphiques. Car il y avait trois approches mêlées : documentaire, danse et cinéma expérimental. » Cécile et Thierry appliquent pour ces portraits une « méthode » particulière. Ils se déplacent sur les lieux de travail accompagnés du compositeur Kamal Hamadache, et d’une danseuse différente à chaque occasion. Auprès de ces femmes au travail, les quatre artistes enregistrent les paroles, les gestes, les lieux, les sons. La danseuse s’imprègne de l’ambiance. L’étape suivante consiste à se retrouver chez Cécile pour poursuivre le travail. « On partait pour quatre jours d’expérimentation. On projetait ce qui avait été filmé, on proposait des montages qui pouvaient donner lieu à une danse, ou bien on projetait même des images sur la danseuse. De façon très empirique, on accumulait plein de matière de danse. Plus tard, on se lançait dans le montage avec Cécile tout en faisant des allers-retours avec Kamal. »

Cette démarche permet de proposer des films très perceptifs et sensuels. La matière même de l’image retravaillée, et ses rencontres parfois fulgurantes avec les sonorités et la danse témoignent d’une expérience intime et complexe, où le corps est à la fois assigné, vigoureux, libre, évanescent. « Ça a été un peu comme un casting de cinéma. Il fallait trouver la bonne danseuse afin qu’elle saisisse quelque chose de la femme avec laquelle elle entrait en contact. » La superposition des images fait parfois jaillir avec force une vérité sur le métier qui est filmé. « C’est au montage que ça se trouve. Par exemple dans « La métallière », il y a un passage où la danseuse (Carole Paimpol) est toute petite à gauche de l’image, et il y a toute ces étincelles de soudure qui viennent comme arroser son corps. Parfois, à un moment quelque chose apparaît, et on se dit « c’est là » ! »

Treizhourien

C’est la productrice Laurence Ansquer de Tita Productions qui réunit à nouveau Cécile Borne et Thierry en 2016. Cécile travaille sur la création d’un spectacle intitulé Treizour avec Korriged Is, le cercle celtique de Douarnenez. Voilà plusieurs années que sous la houlette de Gildas Sergent, Korriged Is a abandonné les costumes et les concours pour se lancer dans un travail de création contemporaine. Avec Cécile Borne, le cercle celtique prépare un spectacle dont le thème est la transmission. Laurence Ansquer y voit un plateau assez exceptionnel, avec plusieurs bretonnants. « La notion de transmission s’incarne particulièrement dans la pratique de la langue, et faire le film en breton était assez cohérent à ce titre » témoigne Thierry.

Laurence propose à Thierry et Kenan An Habask de filmer cette aventure. « J’adore travailler à deux, imaginer ensemble comment on va faire les choses. Plutôt que d’être seul devant le boulot, et se demander « comment je vais m’en sortir ». Le poste de réalisateur est une responsabilité énorme ! » Au travers des entretiens du film apparaissent les enjeux liés à l’héritage d’une culture bretonne que tous les participants cherchent à s’approprier, et donc à faire vivre malgré sa fragilité. Quelle distance faut-il avoir avec les usages traditionnels ? Comment transformer ce dont on se sent l’héritier ?

« Ce qui s’est passé avant me plaît énormément, j’ai bouquiné là-dessus et j’adore. Mais ce qui me plaît le plus, c’est ce qui se passe maintenant. On peut moduler les choses, et ça n’est pas pour cela qu’on va perdre notre culture » témoigne Gildas Sergent. Une culture dont on sent bien que chacun des intervenant dans le film se sent pétri et façonné. Et c’est parce qu’ils la connaissent si bien qu’ils revendiquent le droit de la transformer. « Le terme français tradition vient du latin tradere qui veut dire avancer, transmettre. La tradition évolue avec les générations et reste une matière vivante » nous explique Christian Rivoalen, l’un des chanteurs du spectacle.

Y-a-t-il un cinéma breton demande-t-on alors à Thierry, lui qui travaille régulièrement sur les tournages des réalisateurs de la région, et joue avec les images et les sons de la Bretagne ? « Il y a un cinéma qui se fait en Bretagne, qui est diversifié, qui est riche de propositions, mais est-ce qu’il est breton ? Je ne sais pas. En ce qui me concerne, je ne me présente pas comme réalisateur breton. On ne dit pas untel est un réalisateur parisien ! » Et quel est son rapport avec la culture bretonne ? « J’ai un rapport non-militant avec ça, mais j’y suis sensible. » Son groupe électro Turbo sans visa propose une musique qui se nourrit de la tradition bretonne (Erik Marchand au chant) tout en la confrontant aux musique du monde, et notamment à la musique des Balkans. « Turbo sans visa signifie bien une ouverture aux autres, sans frontières. De même avec le court-métrage Aziliz, j’ai filmé un solo de danse qui est basé exclusivement sur la danse bretonne, mais qui est pourtant bien de la danse contemporaine. »

Plus récemment, Thierry a été l’assistant d’Olivier Broudeur sur son film Mer, produit par Paris-Brest Productions, et également sur le tournage du film de Virginie Barré, Le rêve géométrique produit par Les 48° rugissants. Il continue par ailleurs l’aventure entamée avec Turbo sans visa. Thierry s’est également produit avec Emanuela Nelli au Théâtre de l’Échangeur à Bagnolet, où il est remonté sur les planches et poursuit son inépuisable souci de transformation des images.

David Cenciai

Photo de Une © Michel Noen


Treizhourien, un documentaire de Thierry Salvert et Kenan An Habask

Une production Tita Productions, avec la participation de France 3 Bretagne, Tébéo, TVR La chaîne, TébéSud, Brezhoweb, et le soutien du CNC, de la SACEM et de la Région Bretagne.

Avant-première : Le samedi 4 février à 11h au cinéma Le Club de Douarnenez.

Diffusion télévisuelle au printemps 2017.

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Extrait de Turbo sans visa

Le clip des 30 ans de la cinémathèque réalisé par Thierry Salvert

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