L’escale bretonne d’Emmanuelle Pencalet


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Emmanuelle Pencalet © Liza Le Tonquer


Elle a pris goût aux images à Douarnenez. Des voyages de son père marin-pêcheur aux films de Godard projetés en 16 mm dans la salle de classe. C’est sur ce port non étranger au cinéma, qu’elle s’est déterminée pour le montage, avant de s’en aller frapper aux portes parisiennes, jusqu’à d
evenir assistante de Yann Dedet et Nelly Quettier, sur les films de Claire Denis et Sandrine Veysset. Une belle carrière déjà à son actif, la monteuse Emmanuelle Pencalet n’en a pas pour autant perdu l’accent du pays. Comme elle, son fils de 2 ans est né à Douarnenez. Il n’en fallait pas plus pour voir la fille du pays rejoindre son port d’attache. Pour une longue escale ? C’est toute la question.

On peut croiser Emmanuelle Pencalet sur le port de Douarnenez. Avec sa gouaille et ses yeux rieurs. Ce port, elle le connaît bien. C’est ici qu’elle a vu son père, patron pêcheur du Claire-Jeanne, l’un des cinq langoustiers de l’armement France Langouste, revenir de longues traversées en mer. Avec lui, Jean Pencalet, Emmanuelle a découvert la pellicule. « Après 4 mois en mer mon père rentrait avec ses bobinots de Super 8 sous le bras. Les pellicules mettaient un mois à être développées. Il lançait le développement en débarquant et il nous projetait les films, juste avant qu’il ne reparte en mer. » Dès son plus jeune âge, Emmanuelle a appris à donner du sens aux images, à interpréter, imaginer des histoires à partir de ces récits filmiques en super 8 qui lui revenaient de Mauritanie. « Ces images donnaient du sens à l’absence ». Plus tard, elle en fera un film, son unique film, « un film de montage » à partir des images et du témoignage de son père. Un film fabriqué localement et en famille, avec sa sœur historienne Françoise Pencalet, le chef opérateur Nedjma Berder, Erwan Moalic de Daoulagad Breizh, un film produit par le Port Musée de Douarnenez. « A bord du Claire-Jeanne a valeur de témoignage, c’est un film de montage, dans le sens où j’ai reconstitué une campagne de pêche, à partir de tous les films tournés par mon père, sur 15 ans. Ce qui était chouette, c’était de faire ensemble » raconte-elle.

Avant d’ajouter : « Il y a une différence entre être monteur et prendre en charge une réalisation soi-même. En règle générale, je n’ai jamais été attirée par les plateaux de tournages, je trouve qu’on y attend trop et je ne pense pas que ce soit la place d’un monteur. J’ai tout de suite préféré la part d’écriture qu’il y a au montage. Et puis il y a aussi cette notion d’équipe dans le montage. En fait dans le cinéma ce qui me plaît c’est le collectif ».

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Emmanuelle Pencalet (au centre) avec ses soeurs à bord du Claire-Jeannne. Extrait du film "A bord du Claire-Jeanne" d'Emmanuelle Pencalet © Jean Pencalet


Emmanuelle obtient son bac dans l’historique section audiovisuelle du lycée Jean-Marie Le Bris de Douarnenez où se succèdent les cinéastes : « Je me souviens bien de Godard, venu présenter « Soigne ta droite ». On avait regardé tous ses films en 16 mm dans la salle de classe avant sa venue. C’était quelque chose et une sacrée découverte cinématographique que nous offrait notre professeur Bernard Sévérac. » Elle profite ensuite du tournage d’Elisa de Jean Becker à Douarnenez pour se faufiler par la petite porte dans le grand monde du cinéma. « J’avais un copain garagiste à l’époque, c’était pratique pour l’équipe parisienne d’avoir sous le coude une fille du pays qui a un camion pour le tournage ! Sauf que moi j’avais intégré l’équipe pour rencontrer les monteurs pas pour faire de la régie, évidemment ça n’a pas marché ! » Tenace, elle garde contact avec la directrice de production du film et file à Paris après sa saison de crêpes douarneniste Chez Tudal. « La directrice de production m’avait conseillé de faire un stage au labo Eclair, pour me former à la pellicule. Ce que j’ai fait. Puis je suis allée faire du porte à porte dans les salles de montage avec mon CV, sur lequel il n’y avait rien à l’époque. En 1994, c’était plus facile, il y avait toujours besoin de « petites mains » sur les films, il suffisait de tenter sa chance. Je rêvais de travailler avec Yann Dedet, monteur des films de Truffaut, Stevenin, Pialat que j’adorais. Il m’a pris à l’essai pendant 3 jours, comme stagiaire, nous avons fait une dizaine de films ensemble. De fil en aiguille je suis devenue assistante, puis monteuse. »

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Emmanuelle Pencalet en montage de directs, en 16 mm sur une table Atlas. "Victor pendant qu'il est trop tard", un film de Sandrine Veysset. (montage Mathilde Grosjean - 1999)


Emmanuelle s’installe à Paris et débute une carrière
« classique » comme elle dit, de monteuse de cinéma auprès de grands noms. Rigoureuse et passionnée, elle tient des journaux de bord des longs-métrages sur lesquels elle travaille, tels que Trouble Every Day (2001) de Claire Denis, avec la monteuse Nelly Quettier ou Nenette et Boni (1996) de Claire Denis, auprès de Yann Dedet.

« Marie Hélia et Olivier Bourbeillon (de Paris Brest Productions) m’ont appelé un jour à Paris. Je venais d’être assistante sur Beau Travail de Claire Denis, et eux préparaient un documentaire sur Bernardo Montet, le chorégraphe du film. Ils m’ont dit : « Ecoute, t’es monteuse, on est réalisateur et producteur, on vient de la même région, on a des choses à faire ensemble. » Eux aussi étaient entre Paris et Brest, fréquentaient comme moi beaucoup le train. J’ai donc monté ce film à Brest, dans les locaux de Paris Brest Productions. Marie Hélia travaillait sur un autre film dans la salle d’à côté, nous avons vite sympathisé. Elle m’a alors proposé le montage des Princesses de la piste, que nous avons monté dans son salon, rue Louise Michel à Douarnenez. Tout était joyeux sur ce film. Il a beaucoup tourné dans les festivals, reçu plusieurs prix, dont un de développement en laboratoire. Alors Marie s’est lancée dans un long métrage et a réalisé Microclimat. A Douarnenez, elle a choisi mon père comme acteur. Quand elle m’a demandé mon avis, je lui ai dit : « Fais ce que tu veux, de toute façon moi les tournages, je n’y vais pas ! » »

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Emmanuelle Pencalet


Installée à Belleville, Emmanuelle poursuit sa carrière parisienne tout en adoptant le rituel du montage breton avec Marie Hélia. « Je revenais en Bretagne tous les deux, trois ans monter les films de Marie. En général, on montait en mai-juin pour profiter du port, de la plage des Dames et pour être disponibles au moment du Festival (de Cinéma de Douarnenez). Et quand on montait en hiver, fallait finir avant les Gras ! (Mardi Gras) »

Et voilà qu’il y a deux ans, les projets d’Emmanuelle évoluent et elle accouche à Douarnenez d’un petit Pen Sardin. Au même moment, les propositions bretonnes se multiplient. « Olivier Bourbeillon avait ce film en tournage sur le compositeur et chef d’orchestre Spinosi, Sacrée Musique ! et il était prévu qu’on le monte ensemble, à Paris ou en Bretagne. Marine Blanken et Eric Prémel, les réalisateurs douarnenistes, m’avaient proposé de monter leur film sur le sculpteur Gérard Gartner, Ultima Verba produit par les 48e Rugissants. Ils m’avaient dit « on ira où tu seras ». On avait le désir de travailler ensemble. Et comme j’étais à Douarnenez depuis la naissance de mon fils, j’ai tout monté en Bretagne. Et de fil en aiguille, j’ai rencontré Virginie Barré et j’ai monté son film Le rêve géométrique et là j’étais voisine de salle de Tita B Productions et ils m’ont proposé de monter le court-métrage en breton Kakahuet de Stéphane Ac’h. Je me suis dit, j’ai déjà monté en arabe ou en bambara, je peux bien monter en breton ! ».

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"Le rêve géométrique" de Virginie Barré. Directeur de la photographie : Nedjma Berder. Tourné sur la Plage du Riz à Douarnenez © Les 48ème rugissants/36 secondes/2017


Dans le riche catalogue d’Emmanuelle, on trouve de nombreux personnages, du philosophe Jean-Luc Nancy, filmé par Claire Denis, aux adolescents d’Aglaé, et autres pétroleuses brestoises des Princesses de la piste… Personnages de fictions et personnages documentaires se mêlent dans des réalités abruptes, complexes, border-line. Qu’elle touche à la fiction, au documentaire, à l’animation, Emmanuelle garde le cap du film d’auteur. « J’ai toujours réussi à monter des films qui me bottaient, qui me touchaient. C’est vrai que je monte souvent des portraits d’artistes, des personnages un peu border. Il y a aussi beaucoup de femmes, des personnages humains aux réalités sociales complexes, des vies d’exil ». Comme dans le film d’Anne Jochum, qu’elle monte exceptionnellement à Paris en ce moment, l’histoire d’un jeune afghan qui a quitté son pays à 11 ans et croise la route de lycéens près d’Annecy. « Je ne pouvais pas dire non, rien qu’en lisant le scénario j’étais émue aux larmes ».

Ces derniers temps, des portraits documentaires se construisent en puzzle sur ses écrans. La femme effacée de Sylvia Guillet, le sculpteur Gérard Gartner, le compositeur et chef d’orchestre Jean Christophe Spinosi, l’artiste Laurent Pariente avec Laetitia Mikles. Des personnages avec lesquels elle fait récit, qu’elle connaît bien mais ne rencontre jamais véritablement ; Sauf quand ceux si débarquent en salle de montage, comme le musicien Spinosi, très attaché au rythme musical du film. « C’est la première fois que cela m’arrivait. Je n’ai jamais monté autant de débuts ! » sourit Emmanuelle. Dans ces derniers montages, figure aussi L’Amoco, le dernier documentaire de Marie Hélia, filmé 40 ans après le drame de l’Amoco Cadiz.

Encore aujourd’hui quand elle démarre le montage d’un documentaire, le travail lui paraît « vertigineux ». « Il y a tellement de matières et tant à construire, il faut garder la tête froide, le montage c’est beaucoup de patience. La fiction c’est plus de la dentelle, tu as un sacré appui avec le scénario. Cela dit même en documentaire, le scénario est très important. Je le lis toujours pour bien comprendre l’intention du réalisateur. Ensuite face aux rushes, je dis ce que j’aime, j’écoute mes émotions, je dis ce que je ne comprends pas, je suis le plus sincère possible, pour accompagner au mieux le réalisateur dans son film. »

Emmanuelle conçoit son travail de monteuse comme un accompagnement complet du scénario au mixage. « J’accompagne toujours les réalisateurs jusqu’au mixage, c’est très important pour moi. Au-delà des images et des sons, le montage est fait de respirations, de silences, de ruptures. Si l’intention de montage n’est pas respectée jusqu’au bout, c’est tout le film qui peut être bouleversé. » Cohérente dans le travail, elle aime poursuivre les collaborations avec ceux qu’elle a accompagnés sur le banc de montage. Une fois de plus, c’est le travail d’équipe qui l’anime. « Le monteur fait le lien entre plusieurs maillons de la chaîne du film : le réalisateur, la monteuse son, les musiciens, l’étalonneur, le mixeur… j’aime être au cœur de ce collectif ».

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En mixage de "L'âge de son retour", un film d'Arnaud Gautier au Fresnoy (2012).


Du collectif à l’intime, Emmanuelle a conscience du caractère multiple de son rôle de monteuse: de celle qui questionne les images à celle qui rassure son fabricant. « Dans la salle de montage, il y a un rapport d’intimité avec la création et avec le réalisateur. Ici tu ne peux plus faire marche arrière. Le temps de montage est une période de doute mais aussi de recherche, de test, de fabrication. J’ai beaucoup de respect pour le travail des réalisateurs, les faiseurs c’est eux, il faut avoir du cran pour prendre la caméra. »

Depuis qu’elle est en Bretagne, Emmanuelle a vu défiler beaucoup d’images. Elle a pris le train en marche. « Les potes à Paris me disent : « Mais tu n’arrêtes pas de bosser ! » » Il faut dire qu’elle arrive en plein remue-ménage alors qu’un pôle audiovisuel est en train d’ouvrir sur le port de son enfance. « J’aime bien Paris, mais si je peux avoir du boulot ici sur des projets qui m’intéressent, je reste. »

Ses réalisatrices de prédilection et leurs personnages singuliers se déplaceront-ils jusqu’en Bretagne ? « Un loyer pas cher. Du soleil. L’air marin. » Il semblerait qu’Emmanuelle soit déjà en pourparler.

Liza Le Tonquer