Depuis plusieurs années, Marie Diagne explore les liens entre cinéma, écriture et perception sensible, du montage argentique à l’accompagnement de projets documentaires. Cofondatrice de L’Œil Sonore / Le Cinéma Parle, elle développe une approche exigeante et profondément incarnée de l’audiodescription, pensée comme une expérience de cinéma à part entière plutôt que comme un simple outil d’accessibilité.
À travers son parcours et ses recherches, elle interroge la place des spectateur·ices, les formes de transmission du cinéma et les enjeux artistiques et politiques d’une pratique encore trop méconnue.
Films en Bretagne est allée à sa rencontre pour lui poser ses trois traditionnelles questions…
3 QUESTIONS à Marie Diagne
Films en Bretagne :
Tu as cofondé L’Oeil Sonore/Le Cinéma Parle qui œuvre à sensibiliser, réaliser et promouvoir l’audiodescription. Quel est ton parcours et comment en es-tu venue à l’audiodescription ?
Marie Diagne :
J’ai d’abord travaillé en montage image, avant d’accompagner des réalisateurs à l’élaboration et/ou à la scénarisation de leur projet documentaire. J’ai découvert le montage en 35 mm, sur le dernier film du cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety, La Petite vendeuse de soleil (1998). La pellicule que l’on coupe et que l’on colle, l’agencement et la recherche dans le chutier. J’y ai fait des expériences définitives. Comment un photogramme, 1/24ème de seconde, peut-il transmettre le projet de cinéma d’un film ? Qu’est-ce qui, du film, peut surgir dans le raccord, comment l’expérience d’une cadence et d’une respiration participe à la perception d’un projet de cinéma ? « […] et le cinéma c’est la vérité vingt-quatre fois par seconde » : trop tentant pour ne pas citer Jean-Luc Godard par l’intermédiaire de Michel Subor (Le Petit Soldat). L’accompagnement d’un projet documentaire à l’écriture, souvent à partir d’éléments déjà tournés, est une place qui me demande de faire un pas de côté. L’accueil d’un désir de cinéma en gestation, un désir de cinéma qui n’est pas le mien. L’usage clair, concis et précis de la langue écrite pour donner à percevoir sa mise en scène audio/visuelle.
En même temps que ces activités, j’ai vité été intéressée par la rencontre – ou l’absence de rencontre – d’un film avec un public dans l’espace de la salle de cinéma. Je me suis engagée dans les dispositifs nationaux d’éducation au cinéma, j’ai écrit des documents pédagogiques, conduit des formations, conçu et mené des ateliers de pratique artistique avec des publics divers. Mon attention portait sur le « subjectif collectif » autant que sur la part intime de la réception d’une œuvre par chacun et dont il faut prendre soin. Sur l’indissociable lien entre la perception sensible – soi – et la reconnaissance d’un regard posé sur le monde et qui n’est pas le sien – l’œuvre. J’étais en quête et je formulais ainsi ma recherche : « Quel dispositif sommes-nous capables de mettre en œuvre pour rendre possible le partage collectif d’une expérience esthétique, dans le respect de la perception de chacun ? »
Un jour, comme j’attends dans mon fauteuil le début d’une séance de cinéma, j’avise une femme qui s’approche, le pas décidé, un visage volontaire. Elle est accompagnée, elle s’assoit à côté de moi. La projection démarre et je surprends l’accompagnatrice de ma voisine lui chuchotant discrètement à l’oreille. A l’issue de la projection, j’entreprends cette curieuse spectatrice ; elle a beaucoup apprécié le film et moi je suis pas convaincue ; elle argumente – scénario, jeu des acteurs – je lui réponds – mise en scène de l’image. Après une minute d’échanges, je me rends compte que je parle de cinéma avec quelqu’un qui ne voit pas, son accompagnatrice lui apportant à voix basse la description d’éléments de l’image. Cette rencontre de l’audiodescription pour le cinéma est définitive. Elle est celle du désir de cinéma de Claire Bartoli, et non pas celle du handicap visuel. Elle est dans le même temps le partage de nos expériences cinématographiques respectives, des émotions qui se parlent, des perceptions qui s’argumentent. Elle repense la question du handicap en disant ce que nous avons tous en commun : le sensible. C’est mon point de départ, c’est en cela que ma démarche se démarque radicalement et que je peine à l’emploi du mot « inclusion » : je ne pars pas de ce qui nous sépare – la cécité ou la malvoyance – je pars de ce qui nous rassemble. Alors je suis entrée en audiodescription comme j’aurais prononcé des vœux monastiques, pour aller voir de l’intérieur ce qui s’y passait, nourrie du parcours que je vous ai décrit…
Films en Bretagne :
Tu défends une conception exigeante de la version audiodécrite, que tu distingues d’une simple description d’images. En quoi consiste cette approche, et comment la traduis-tu dans ton travail ?
Marie Diagne :
C’est quoi, la version audiodécrite des films – et pas l’audiodescription ? De mon point de vue, un film est une bande sons montés, mixés, sur une bande d’images. Entre les deux, il y a un espace. C’est un espace bien concret, c’est celui du spectateur dans la salle de cinéma. Le spectateur circule et tisse des liens entre la bande des images et celle des sons ; des liens dans les collures des raccords aussi. Une valeur de plan, un mouvement de caméra, l’organisation des éléments dans le cadre, le grain ou la surexposition de l’image, une voix fragile, une ambiance saturée, le bruitage saisissant d’une porte qui claque, une musique enveloppante, un « silence » pesant ; le montage : les possibles du geste cinématographique ne sont ni choisis ni organisés pour ce qu’ils racontent, mais pour l’onde affective qu’ils provoquent ; et c’est, en chaque spectateur, cela qui fonde l’histoire. L’expérience dans la salle n’est ni celle du regard, ni celle de l’ouïe, c’est celle d’un corps sensible.
Si je suis un spectateur qui ne voit plus ou qui voit mal, la perception de la bande image s’amenuise voire disparaît. Deux conséquences : d’une part, ce que j’appelle l’espace du spectateur et que je situe entre la bande des sons et la bande des images, n’existe plus. D’autre part, la bande son devient le perceptible du projet de cinéma, c’est donc nécessairement le point de départ de toute réalisation audiodescriptive, le mètre étalon qui détermine l’adaptation. Non, réaliser la version audiodécrite d’un film, ce n’est pas décrire des images – pensée exclusive qui impose que la seule perception cinématographique qui vaille s’adosse au visuel. Il existe d’autres manières d’être pour de vrai un spectateur de cinéma. Ce n’est pas celui voit avec ses yeux du dehors qui détient la vérité sur l’expérience artistique, ni sur l’expérience du monde : cette posture est de mon point de vue la seule possibilité d’une véritable démarche inclusive. C’est une démarche éminemment politique.
L’adaptation audiodescriptive consiste à se demander : « Qu’y-a-t-il sur la bande image que la bande son ne permet pas de percevoir et qu’il est indispensable de percevoir pour être le spectateur de tel ou tel film, pour habiter son projet de cinéma ? » C’est ici que la réalisation audiodescriptive prend forme. Un mot ou deux, un point virgule plutôt que trois points de suspension, après les quatre premières mesures du morceau de musique mais surtout pas sur la sixième, une voix interprète délicate mais en retrait : respiration, cadence, précision, concision. Il ne s’agit pas d’écrire un texte. Il s’agit de proposer un montage sur une bande sonore qui porte l’empreinte d’une intention de réalisation. Il s’agit de recréer l’espace sensible du spectateur. Le plus difficile pour moi n’est pas d’écrire, c’est de repérer ce que je dois retirer de ma description, c’est d’arrêter de penser que je dois écrire pour penser que je dois monter. Il n’y a pas d’auteur d’audiodescription, il y a l’auteur de la version audiodécrite d’un film.
Je travaille séquence par séquence avant de revisiter l’économie de l’ensemble. J’apprécie le scénario et la note d’intention, les dictionnaires visuels, les entretiens avec le·la réalisateur·ice… et cuisiner pour mettre à distance, exactement comme on réfléchissait en se déplaçant jusqu’au chutier des montages argentiques. Ensuite, je collabore avec un professionnel aveugle. Nous nous asseyons l’un près de l’autre, je parle mes mots sur le film qui se déroule, il m’arrête autant de fois que nécessaire : trop de mots, pas assez de bande son (souvent !), une perception qui n’opère pas comme je l’avais imaginée (mauvais choix de mots ou de syntaxe par exemple), un mauvais calage. Aujourd’hui, rien n’est pour moi possible sans Emmanuel Coutris. Enfin, j’apprécie de relire avec le.a cinéaste. Je sors ainsi d’une expérience forte avec Mahamat Saleh Haroun pour son prochain film Soumsoum, la nuit des astres (sortie salles : 22 avril). Sébastien Laudenbach, et avec lui Chiara Malta (Linda veut du poulet) ou Antoine Lanciaux (Le Secret des mésanges) ont été particulièrement attentifs à l’adaptation de leur film. La démarche audiodescriptive n’est certainement pas une navigation en solitaire : vous êtes au service d’un regard posé sur le monde et transmis avec les moyens du cinéma, et vous n’atteindrez votre objectif que dans le dialogue constant.
La réalisation audiodescriptive – et l’expérience de la version audiodécrite par le plus grand nombre – nous place ainsi immédiatement au cœur de l’œuvre. Certainement pas au cœur du regard qu’un auteur d’audiodescription pose sur une œuvre ! Elle nous oblige à sortir de la posture de commentaire d’une œuvre. Elle nous invite à faire l’expérience d’une respiration intime et à prendre notre place de spectateur : à s’inscrire dans les raccords entre une phrase de la description et le son du film, dans son « suggéré invisible », en quelque sorte. Elle offre une découverte inédite de l’art cinématographique et des possibilités inépuisables d’atelier de pratique artistique. Il n’est pas question d’ « accessibilité ». Il est question de TRANSMISSION. Ici encore, une posture politique.
Films en Bretagne :
Tu as évoqué une « fragilisation » du marché de l’audiodescription. Qu’est-ce qui, aujourd’hui, met cette pratique en tension ?
Marie Diagne :
Plusieurs facteurs s’entrelacent et je ne saurais pas en parler avec justesse.
Néanmoins, une juste considération de ce métier et des compétences qu’il implique sont capitales. Il faudrait donc commencer par mettre les acteurs de la profession autour d’une table pour le circonscrire, ce métier, car cette absence le fragilise beaucoup. On ne peut pas prétendre à être l’auteur de la version audiodécrite d’un film sans expertise cinématographique, par exemple. La volonté de considérer le spectateur de cinéma et l’acte de transmission du 7ème art m’apparaît tout aussi urgente. Le spectateur aveugle ou malvoyant ne doit pas attendre d’un auteur de version audiodécrite une expertise de son handicap, mais une compréhension de son désir de cinéma. C’est la seule direction pour briser la scission actuelle entre les réalisateur·ices et les auteur·es de versions audiodécrites et donner une valeur à ce travail. Dès lors, la problématique de l’IA – ou plutôt l’IAG, ici – se posera différemment. Enfin, je pense qu’il faudrait également réfléchir ensemble à la manière dont les versions audiodécrites des films sont diffusées, afin d’inclure leurs auteurs dans cette étape essentielle. À ce jour, ils ne sont pas consultés – donc pas nécessaires ?…
Nous avons fondé L’Œil Sonore / Le Cinéma Parle en réponse à ces considérations, quelque part en centre Bretagne. Nous nous sommes donné trois missions : audiodécrire et transmettre, promouvoir et diffuser, sensibiliser et expérimenter. Nous travaillons en équipe inclusive, dans une dynamique de partage, avec le désir de développer des réseaux enracinés en région, pour mieux franchir les frontières… Avec une exigence de qualité et une conviction : la Version Audio/Décrite est essentiellement un dispositif inclusif de transmission des sites et biens des patrimoines, des œuvres contemporaines et du monde.
Propos recueillis par Films en Bretagne, avril 2026.

EXTRAIT D’AUDIODESCRIPTION
Extrait de la version audiodécrite de Caravane réalisé par Zuzana Kirchnerova et sorti en France en avril 2026.
L’enregistrement a eu lieu au studio Dizale de Quimper.







