Faire exister le portrait d’une élue : le parcours de création de « Mathilde est députée » de Clémence Morinière

Faire entendre la voix du monde paysan à l’Assemblée nationale : c’est le pari de Mathilde Hignet, première ouvrière agricole à devenir députée, à l’âge de 29 ans. C’est aussi celui de Clémence Morinière, qui choisit de suivre son parcours dans Mathilde est députée. Mais pour exister, ce film politique et sensible aura lui-même dû se frayer un chemin, au fil de quatre années d’engagement et de persévérance.

Documentaire d’initiative régionale, écrit et réalisé par Clémence Morinière et produit par Talweg Production, Mathilde est députée suit, de 2022 à 2025, l’émancipation progressive de Mathilde Hignet, de sa circonscription bretonne aux coulisses du pouvoir. À travers son parcours, le film donne à entendre une parole paysanne trop souvent invisibilisée et interroge la représentation populaire, les rouages parlementaires et l’avenir du modèle agricole français. Sa fabrication aura toutefois été semée d’embûches : moyens limités, réticences des financeurs et des diffuseurs face au portrait politique, tournage en grande partie solitaire… Il aura fallu la ténacité de la réalisatrice et de son producteur Vincent Gazaigne, le soutien de plusieurs partenaires et la solidarité d’une équipe pour mener le projet à son terme.

Après une avant-première devant une salle comble à l’Arvor, à Rennes, le film partira à la rencontre du public lors d’une tournée régionale d’une vingtaine de séances à partir de la mi-novembre 2026. Il sera également disponible en libre accès sur le webmédia KuB dès mars 2027.

À l’occasion de cette sortie, Vincent Gazaigne, producteur, Clémence Morinière, réalisatrice, et Nico Peltier, monteur, reviennent sur leurs expériences respectives. Trois regards sur les défis rencontrés pour faire exister un film engagé et construire un récit à la hauteur des convictions qu’il porte.

Vincent Gazaigne, producteur

Vincent Gazaigne est producteur et a fondé Talweg en 2012. Il produit essentiellement des documentaires sur des problématiques environnementales, culturelles et de société avec un accent fort porté sur les thématiques citoyennes.

Son retour d’expérience

Combien de fois ai-je pensé devoir abandonner ce projet ?

Quand nous avons fondé Talweg, un de nos moteurs était de porter des projets avec une dimension citoyenne, qui questionnent la place de chacun et notre capacité à agir en société. C’est cette envie intacte couplée à l’engagement à toute épreuve de ma réalisatrice, qui m’a fait tenir.

Et puis, j’aime les films politiques. Je dois l’avouer.

Quand j’ai commencé dans ce métier il y a 20 ans, c’était aux côtés de Michel et Patrick Rotman qui ont réalisé de nombreux portraits d’hommes et femmes politiques. D’autres comme Yves Jeuland ont réalisé de grands films comme Le Président sur la figure de Georges Frêche pour le cinéma, ou plus récemment Laurent Cibien, le réussi Edouard (Philippe), mon pote de droite pour la télévision, dont un nouveau volet consacré à la campagne présidentielle est d’ailleurs attendu en 2027.

L’époque actuelle voudrait qu’on efface ces films de notre paysage audiovisuel pour répondre à un objectif de neutralité ou au prétexte que les émissions politiques seraient suffisantes pour éclairer les personnalités des différents partis et les enjeux de société qui se trament derrière leur action. Mais un film propose une toute autre approche et en travaillant sur le temps long, il ne donne pas à voir ou entendre les mêmes choses. Ici dans notre documentaire, il est aussi question de représentation populaire en politique, de l’articulation entre l’engagement politique intense et la vie de famille et de donner à comprendre les rouages parlementaires au-delà de la simple figure de Mathilde Hignet.

Et enfin, prenons un peu de recul et regardons l’Histoire du documentaire en France et même ailleurs sur un tas de sujets ! Une réalisatrice engagée n’en abandonne pas pour autant son indépendance éditoriale ni son devoir de représenter honnêtement les faits.

Nous nous sommes donc heurtés avec Clémence au fait que la télévision en particulier au niveau national, est dorénavant très réfractaire à accompagner les portraits de femmes et hommes politiques. Ils ont, on le sait, un devoir de respect de l’équilibre du temps de parole imposé par l’ARCOM mais autre chose a changé. Et quand le portrait politique rejoint une certaine vision de l’agriculture, autre domaine hautement radioactif du moment, cela n’aide pas à gravir la montagne du financement. Ce film, je l’aurais produit plus facilement il y a 5 ans.

Mais grâce au soutien du CNC, de la Région Bretagne et de KuB notamment, et de nos nombreux donateurs privés, nous avons pu terminer ce film. Grâce aussi évidemment à une formidable équipe de techniciens solidaires (Nico Peltier au montage image, Denis le Paven à l’étalonnage, Sarah Fasseur au montage son, Pablo Salaün au mixage). Ce film existe et va pouvoir voyager à sa manière. Il ira à la rencontre de celles et ceux qui apprécieront de voir l’engagement politique différemment, depuis un territoire, dans un récit sensible et à travers une figure qu’on ne voit que trop rarement sur les plateaux de télévision.

MATHILDE EST DÉPUTÉE de Clémence Morinière

Clémence Morinière, réalisatrice

Clémence Morinière est autrice et réalisatrice. Ingénieure agronome de formation, elle décide de se consacrer pleinement à l’audiovisuel en 2023 après dix ans passés auprès des éleveurs bretons, afin de documenter les sujets qui l’animent : l’environnement, l’alimentation, l’engagement politique. Elle est également musicienne traditionnelle.

Son retour d’expérience

La genèse : l’envie de raconter un engagement politique hors du commun

En 2022, seuls 18 % des 18-34 ans se rendent aux urnes pour les élections présidentielles et législatives. Ce chiffre me fait froid dans le dos, alors que nos élu·es ont tant de pouvoir sur nos vies. De ce dysfonctionnement de notre démocratie naît mon désir de mettre en lumière un engagement politique particulier ; celui d’une ouvrière agricole qui décide à 29 ans de quitter la ferme familiale qui lui était promise pour aller défendre le monde paysan à l’Assemblée nationale.

Un parcours semé d’embûches

Notre rencontre fait des étincelles, mais Mathilde, personnage réservé, reste à distance. Avec ma caméra, j’ai du mal à m’en rapprocher, et nous n’avons aucun temps « off » pour nous apprivoiser. En parallèle, je dois écrire l’histoire que je veux raconter, mais je n’ai pas les codes. Lors des séances avec ma script doctor, je suis en larmes. Alors je pars me former, convainc un premier producteur, qui m’abandonne au bout d’un an car les chaînes locales refusent toutes de diffuser un portrait politique, malgré mon obtention de la bourse Brouillon d’un Rêve de la SCAM. En pleine crise agricole qui voit le parcours politique de Mathilde prendre son envol, je dois continuer mon tournage seule dans une actualité effrénée, sans moyens. Je trouve finalement Vincent qui accepte de me suivre et quelques mois plus tard, j’obtiens l’aide du FAIA du CNC, un vrai souffle d’espoir dans le parcours du film. Nous cherchons sans relâche d’autres diffuseurs pour nous suivre, en vain.

Multi-casquettes = multi-problèmes

Lorsqu’on doit réaliser et tourner un film avec aussi peu de financements, embaucher une équipe technique complète sur chaque jour de tournage est impossible. J’ai tourné 60 jours au total sur deux ans et demi environ, avec seulement trois jours en équipe complète, et cinq jours avec équipe partielle (ingé son ou cadreur.se), le reste en autonomie totale, étant pourtant très limitée en compétences techniques. Cela a ajouté un stress considérable à mon tournage ; en documentaire, pas le droit à l’erreur, d’autant plus avec une députée au rythme effréné ! Non par choix mais par nécessité, j’apprends donc « sur le tas ». Je retrouve de la force à travers les collectifs bretons du cinéma que je rejoins, Eskemm Films, l’ARBRE, Films en Bretagne, qui m’aident à ne pas baisser les bras.

Finalement, au bout de quatre ans d’acharnement, je constate qu’avec Mathilde, notre complicité s’est nourrit de l’adversité que nous avons toutes les deux connues, elle dans ses premiers pas politiques, moi-même dans le chemin de croix qu’a représenté l’aboutissement de ce premier long-métrage. Accepter nos places respectives de personnage et de réalisatrice s’est fait dans la douleur. Mais de l’adversité naît souvent notre force ; nous en tirons toutes les deux une vraie fierté, et un film que j’espère lumineux et éclairant sur la puissance de nos destins individuels et collectifs.

MATHILDE EST DÉPUTÉE de Clémence Morinière

Nico Peltier, monteur

Nico Peltier est monteur de documentaires ; son travail tourne autour de la représentation du réel, à la recherche de lieux où la parole est à la fois inédite, rare et précieuse. Les films sur lesquels il travaille ont une visibilité aussi bien à la télévision que dans les festivals nationaux et internationaux.

Son retour d’expérience

Arrivent alors beaucoup de questions sur la manière d’organiser ce récit. Comment synthétiser, sur le temps d’un film, une parole politique complexe nourrie d’une multitude de débats parlementaires souvent obscurs pour le grand public ? Consacrer un documentaire à une figure publique impose un défi de taille. Il s’agit en effet de concilier l’approche intime indispensable à un film sensible et la très forte exposition de la protagoniste ; d’autant plus dans le contexte actuel de fortes tensions politiques avec l’extrême droite, où le risque d’attaques malveillantes est bien réel. Il a fallu trouver le juste équilibre entre la parole politique, les doutes et les moments intimistes filmés par Clémence, tout en veillant à conserver l’intégrité de Mathilde à travers les images soigneusement choisies d’elle et de sa famille.

Sept semaines de montage pour la promesse d’un tel film, c’est peu. Il a fallu faire beaucoup de choix, très vite. Comme le film s’ancre dans un calendrier d’événements nationaux, nous étions, quelque part, contraints dans la chronologie des interventions. Paradoxalement, cette contrainte nous a aidés à prendre des décisions et à nous focaliser sur la montée en puissance de Mathilde en tant que députée, sans jamais perdre de vue l’essence même du film de Clémence : le constat amer du fonctionnement du système agricole français.

Pour ajouter un petit défi dans la fabrication du film, Clémence a été élue maire de sa commune en plein milieu du montage. Elle a dû mener alors deux activités en parallèle, reprendre les rênes d’une mairie et finaliser un projet tenu à bout de bras depuis plusieurs années. Pour Clémence, ce furent des semaines chargées, de la fatigue accumulée et beaucoup de remises en question. Au final, j’ai l’impression que le film reflète parfaitement l’abnégation de Mathilde et de Clémence, qui se battent pour leurs idées dans le respect de tous et toutes.

Avant-première du film au Cinéma Arvor (Rennes) | Octobre 2026

Voir le documentaire

Une tournée régionale

Une tournée régionale du film est organisée en salles à partir de la mi-novembre 2026. Une vingtaine de séances est prévue, dont notamment :

  • Jeudi 12 novembre à 19h30 – Salle communale (Pléven, 22)
  • Mercredi 18 novembre à 20h30 – Cinéma Ti Hanok (Auray, 56)
  • Jeudi 19 novembre à 20h30 – Cinéma L’Hermine (Plélan-le-Grand, 35)
  • Vendredi 20 novembre à 19h00 – Cinéma Arvor (Rennes, 35)
  • Jeudi 3 décembre à 20h30 – Cinéma Le Club (Locminé, 56)
  • Jeudi 28 janvier 2027 à 20h30 – Cinéma La Couronne (Nivillac, 56)

Une diffusion en ligne

Le film sera disponible en libre accès sur le webmédia KuB à partir de mars 2027.

+ d’infos sur le film

Mathilde est députée de Clémence Morinière

60′ | France | Sortie en novembre 2026

Ce film raconte le parcours singulier d’une ouvrière agricole bretonne, Mathilde Hignet, devenue députée à 29 ans pour représenter et défendre les droits des siens à l’Assemblée nationale : les paysannes et les paysans, grands oubliés de la classe politique.

Réalisation : Clémence Morinière
Image : Clémence Morinière, Cécile Bodénès, Julien Guillery et Lara Laigneau
Son : Clémence Morinière, Patrick Rocher, Vincent Pessogneaux, Maud Gallon, Mariette Lung
Montage image : Nicolas Peltier
Assistant montage : Loïc Gaillard-Damian
Étalonnage : Denis Le Paven
Montage son : Sarah Fasseur
Mixage : Pablo Salaün
Musique originale : Alexandre Sallet

Production : Vincent Gazaigne / Talweg Production
Assistant·es de production : Emmanuelle Laval, Iman Florentin et Antoine Rannou

Avec la participation du Centre national du cinéma et de l’image animée / Avec le soutien de Brouillon d’un rêve de la Scam / Avec le soutien de la Sacem pour la musique originale / Avec le soutien de la Région Bretagne en partenariat avec le CNC / Avec la participation des contributeurs au fonds de dotation Proarti / Avec la participation de KuB

BANDE-ANNONCE

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