En Morbihan, 2 lieux hybrides réinventent la salle de cinéma : Le Manège (Lorient) et Super 8 (Vannes)

Ouvrir un nouveau lieu de cinéma en 2025, alors que les pratiques culturelles se transforment, que les plateformes occupent une place croissante et que les financements publics se resserrent : pari insensé ou nécessité d’inventer autre chose ? À Lorient comme à Vannes, J’ai vu un documentaire et Cinécran ont choisi de tenter l’expérience.

À l’automne 2025, les deux associations, déjà fortement engagées sur leur territoire, ont ouvert Le Manège (Lorient) et Super 8 (Vannes), deux lieux qui cherchent à dépasser le modèle traditionnel de la salle de cinéma.

Ici, on vient bien sûr voir des films, mais aussi débattre, expérimenter, jouer, écouter de la musique, participer à une programmation, boire un verre, rencontrer d’autres personnes ou simplement prendre le temps de se retrouver. Des lieux pensés comme des espaces de vie, de création et de lien, où le public n’est plus seulement spectateur mais peut aussi devenir acteur.

Après une première année d’expérimentation, nous sommes allés à la rencontre de ces deux structures qui poursuivent leur réflexion et affinent leurs modèles. À travers leurs expériences, elles posent une même question : comment faire du cinéma, aujourd’hui, un lieu vivant, ouvert et collectif, capable de répondre aux usages et aux envies d’un territoire ?

Entretien avec :

Nicolas Le Gac

Le Manège à Lorient (J’ai vu un documentaire)

Ancien cinéma animé par les Œuvres Laïques des années 1960 aux années 1980, puis salle de concert emblématique de Lorient de 1994 à 2019, Le Manège connaît aujourd’hui, depuis fin 2025, une nouvelle vie sous l’impulsion de l’association J’ai vu un documentaire, en tant que cinéma d’art et d’essai. Véritable cœur battant du projet, il accueille projections et ateliers d’éducation à l’image dans une salle de 102 places ouverte à tous les publics, notamment scolaires. Pensé comme un lieu chaleureux et vivant, il invite à prolonger les échanges dans un espace convivial accessible à toutes et tous…

Olivier Calonnec

Super 8 à Vannes (Cinécran)

Bien caché au 8, rue du Commerce à Vannes, au cœur du bar de La Traverse, Super 8 connaît depuis fin 2025 une nouvelle vie sous l’impulsion de Cinécran. Ce lieu hybride de 50 places, reconnaissable à ses sièges tout de bleu vêtus, accueille projections, rencontres et propositions transversales imaginées par les équipes de La Traverse et de Cinécran. Pensé comme un espace vivant et convivial, avec son bar associatif, il invite à découvrir le cinéma autrement, au gré d’une programmation éclectique mêlant films, musique, ateliers, conférences, jeux vidéo et autres expériences collectives…

Ouvrir un cinéma en 2025, n’est-ce pas un peu… insensé, inconscient ? La fréquentation est en baisse, la culture manque de financements…

J’ai vu un doc :

C’est une question qu’on nous a souvent posée, à l’époque où notre projet était d’ouvrir un cinéma commercial de 3 salles de projection, 1 salle d’atelier d’éducation aux images et 1 bistrot. Les promoteurs qui s’étaient emparés de cette action immobilière doutaient fortement de l’intérêt d’ouvrir un nouveau cinéma, à l’heure de l’explosion des plateformes de streaming et dans la période post-covid. Ils nous avaient donc interrogés sur l’intérêt de se lancer dans une telle aventure, risquée et utopique à leurs yeux.

Nous avions lu avec beaucoup d’intérêt les travaux d’Agnès Salson sur les cinémas dits « enrichis », une nouvelle manière de penser la salle de cinéma et de s’adresser au public. Nous sommes convaincus à 200% que la sortie cinéma a encore de beaux jours devant elle, les gens ont besoin de se retrouver ailleurs que dans leur salon, de partager des émotions avec d’autres personnes qu’ils ne connaissent pas, assis confortablement. Mais il faut aujourd’hui repenser le fonctionnement, la proposition éditoriale, élargir les murs, développer la dimension conviviale, participative. Le cinéma est un lieu de sociabilisation, de vie, il peut accueillir une AMAP, une association partenaire qui recherche un lieu pour son AG, ou les répétitions d’une chorale féministe.

Pour nous, un cinéma de proximité n’est pas un temple du cinéma, plutôt un lieu hybride où on peut se poser sans pour autant voir un film, donner rendez-vous à un·e ami·e, bouquiner en buvant une boisson rafraîchissante. On a besoin de se re-lier à l’autre ! Ces cinémas sont une balise, un vecteur commun, ils sont portés par une équipe qui s’adresse à eux, qui les connaît.

Cinécran :

Ce qui serait insensé serait de croire que plus rien n’est possible. Au contraire, quand les choses semblent tristes, dures voire désespérées, n’a-t-on pas besoin de lieux refuges, de lieux dans lesquels on peut se rencontrer, débattre, ou simplement, comme tu le dis, se retrouver ?

Nous, on a fait le pari d’ouvrir le Super 8 parce que c’était peut-être le moment d’imaginer autre chose, de partir d’œuvres marquantes pour parler du monde actuel sans y coller, qui permettent réellement une prise de recul. On veut renouer avec l’expérience native du cinéma, celle des premières années, où le plaisir naissait de la découverte, où l’on dressait un miroir de l’humanité par les moyens du cinéma. On veut sortir de la surconsommation des images pour retourner vers l’idée simple du vieux rêve qui bouge.

Et financièrement, vous vous en sortez ?

Cinécran :

Il est clair qu’on engage nos structures. Mais ne rien faire, attendre le vent mauvais n’est pas dans notre ADN. Faisons ! Composons avec celles et ceux – nombreux·euses ! – qui ont envie qu’il se passe quelque chose, dans l’instant, près de chez nous, dans l’inattendu, dans l’imaginaire. Sans désir, la seule force qu’on cultive est celle de l’habitude.

On travaille donc beaucoup pour conjuguer nos modèles économiques avec des programmations audacieuses, stimulantes et originales. Cela veut aussi dire que ce n’est pas toujours le cinéma qui est à l’origine des programmations, qu’elle peut venir des gens, de rencontres, de l’actualité. C’est une vibration qu’on essaie de saisir, puis de rendre.

J’ai vu un doc :

L’équilibre est toujours fragile mais on peut dire que, oui, on s’en sort (pour l’instant) parce que nous sommes soutenus par les collectivités. La ville de Lorient, le Département du Morbihan, la Région Bretagne et l’État nous aident à financer nos actions, avec également le soutien indispensable de structures comme la Cinémathèque du documentaire.

Nous avons pu équiper la salle du Manège (régie et fauteuils) grâce à des aides régionales, départementales, locales mais aussi grâce à une forte participation citoyenne par le biais d’un crowdfunding. Sans ces aides, le projet n’existerait pas, ou du moins il serait différent, à plus petite échelle, parce qu’il existe tout de même, comme le dit Olivier, une volonté, un élan citoyen pour qu’il se passe quelque chose, pour construire un espace de rencontres, de découvertes.

On s’en est très vite rendu compte quand on a vu qu’une cinquantaine de personnes avait répondu à l’appel à bénévolat ! Et cet engagement des bénévoles est tellement précieux, vital pour des projets comme les nôtres !

L'équipe bénévole du Manège (Lorient)

Quelle est votre ligne éditoriale ?

J’ai vu un doc :

Avant d’ouvrir Le Manège (en décembre 2025), nous avons proposé pendant plus de 10 ans des films documentaires et des ateliers d’éducation aux images en itinérance dans le Pays de Lorient. Aujourd’hui nous élargissons à la fiction, aux films d’animations, aux films expérimentaux. Nous gardons tout de même une action sur le terrain, hors les murs, pour notre volet EAC (Éducation Artistique et Culturelle). Nous intervenons beaucoup dans les établissements scolaires, les maisons de quartiers en animant des ateliers de réalisation, d’analyse des médias. Mais l’objectif est aussi d’amener ces publics (souvent jeunes) vers la salle de cinéma pour participer à des ateliers, programmer des films en les découvrant sur grand écran, jouer aux jeux vidéo, découvrir les jeux optiques, etc.

Nous voulons partager des films qui nous ont touchés, qui nous semblent importants, qu’on ne peut pas voir ailleurs, faire connaître des cinématographies parfois peu visibles. Nous avons sans doute plus de liberté de programmation qu’une salle de cinéma classique puisque nous ne sommes pas pieds et mains liés aux sorties nationales, nous ne programmons pas sous la contrainte. Nous avons souvent à l’écran des films qui parlent de la réalité politique et sociale du monde dans lequel nous vivons, tout en prenant garde de ne pas être une tribune pour un parti politique.

C’est primordial que la salle de cinéma soit à la fois une caisse de résonance de ce qui se passe autour de nous mais aussi un lieu pour un pas de côté, une bulle qui nous permet de nous échapper, de souffler. J’aime beaucoup la phrase de l’architecte Olivier Baudry : « Entrer dans un cinéma, c’est sortir de la ville par un espace qu’elle contient. S’en échapper par l’intérieur. Une invitation au voyage ». Un cinéma est un lieu qui agit à petite échelle humaine, locale en proposant de l’universel.

Cinécran :

J’adore la citation, on s’y retrouve carrément ! De notre côté, on programme moins que Le Manège, on compte vraiment sur l’idée de faire vivre une expérience collective aux gens qui viennent au Super 8, ce qui fait qu’on varie les plaisirs et qu’on peut passer d’une soirée WTF (What The Fuck) à un concours de portés après Dirty Dancing, d’un film breton engagé, à la projection d’un nanar au milieu duquel des acteurs improvisent. D’une soirée avec 30 musicien·nes, des harpes et des uilleann pipes à la venue de la productrice de Céline Sciamma… On a fini la saison par La Fille du 14 juillet quelques jours après avoir mangé des glaces avec des enfants sur des poufs géants en regardant Le Chant de la mer et en versant notre petite larme.

Bref, la ligne éditoriale, c’est tout, mais certainement pas n’importe quoi. Il y a du court, du long, du clip, du doc, du jeu vidéo, des ateliers, des ciné-concerts, du doc sonore, des conférences, etc. : l’idée est que les gens soient créatifs en sortant de la salle, qu’ils aient envie de revenir parce qu’il s’est passé quelque chose.

Est-ce que ces nouveaux types de salle de cinéma vont de pair avec un nouveau mode de gouvernance, de fonctionnement (plus collaboratif, ouvert…) ?

J’ai vu un documentaire :

Oui. Si on veut que le cinéma devienne un lieu « politique » au sens du vivre-ensemble, de faire société, si on veut que les spectateur·trices s’en emparent, se sentent concerné·es, il faut le rendre plus collaboratif, avec un fonctionnement plus horizontal. Nous les associons à une partie de l’activité, en prévoyant des espaces où ils peuvent construire une programmation tout en étant accompagné·es par l’équipe salariée. Par exemple, nous avons mis en place un ciné-club féministe (programmé par Nous Toustes, le planning familial et le CIDFF), un groupe de programmation géré par les bénévoles du Manège. On a également aménagé un petit bar réservé aux adhérent·es pour permettre de prolonger convivialement une projection.

Le cinéma ne doit pas être conçu seulement pour gérer des flux d’un public passif. Le cinéma doit être un lieu d’échanges, de débats, un lieu vibrant, vivant et singulier, avec une identité forte qui lui est propre.

Cinécran :

À Vannes, on était déjà sur un mode collaboratif (comme à Lorient d’ailleurs). C’est la continuité des projets menés par Cinécran qui a fait naître le Super 8. On a fait une année-test, et on souhaite associer davantage les adhérent·es qu’on ne l’a fait jusqu’ici. Beaucoup se sont engagé·es dans la vie du lieu, on aimerait pousser un peu plus pour que ça s’exprime dans la programmation et l’animation. Mais difficile d’accorder ses violons avec 130 ans de cinéma dans les pattes, de nouveaux usages de l’image et finalement un nombre réduit de séances. On va donc avec l’équipe tester de nouveaux formats, continuer d’écouter les envies. Et ça ne comprend pas que les adhérent·es de notre association ! Ce sont aussi les énergies du territoire, les partenaires qui se révèlent au fur et à mesure.

Je ne sais pas si on est un cœur, un poumon, un foie ou un rein, mais le Super 8 est assurément un corps vivant, multiple et traversé de fulgurances, un lieu de lien ! À nous de nous assurer qu’il le reste, et que d’autres s’y projettent !

Assemblée Générale de Films en Bretagne au Manège (Lorient) | Mai 2026

Propos recueillis par Films en Bretagne, en juillet 2026.

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