
Au Fipadoc 2026, un titre poétique attire mon attention : Un renard sous la lune rose. L’histoire d’une artiste afghane qui tente de partir clandestinement de Téhéran, et d’échapper à un mari violent. Les vidéos envoyées par la jeune femme s’entremêlent avec de l’animation évoquant ses rêves.
Ce documentaire vient de remporter le grand prix de l’IDFA d’Amsterdam en 2025. Son auteur est présent à la projection, et à ma grande surprise, il déclare habiter… à Rennes ! Je découvre un réalisateur expérimenté : ses films ont reçu une importante reconnaissance internationale, avec 90 prix glanés dans 50 pays. Me reviennent en mémoire des images d’une pêcheuse iranienne, d’une île perdue, des films vus en festival. Car je suis sûre d’avoir vus certaines de ses créations, mais sans jamais l’avoir connecté à un nom célèbre, encore moins à Rennes ! Comment est-il arrivé ici ? Mehrdad Oskouei, avec sa fille Alma à la traduction, n’attendait que cette question pour se raconter.
Récit d’un destin hors norme, celui d’une figure du documentaire iranien, également producteur, photographe, essayiste, chercheur et anthropologue, qui est tombé un jour sincèrement amoureux de notre région.
Un iranien amoureux de la Bretagne
Rencontre avec le réalisateur Mehrdad Oskouei et sa fille Alma
Par Brigitte Chevet
D’où venez-vous ?
Ma grande-famille paternelle avait une très belle vie en Russie, mais a été ruinée par l’arrivée au pouvoir des bolcheviks de 1917. Elle a été chassée parce que de confession chiite, dépouillée d’abord par les russes, puis les iraniens de l’époque. Ils étaient devenus tellement pauvres que mon père, dès l’âge de 4 ans, devait aller garder les moutons dans les montagnes. Il était si petit qu’il devait sauter en l’air pour qu’on le retrouve parmi les bêtes, quand on l’appelait pour le repas du midi ! Ma grand-mère, une très belle femme, savait écrire et parler plusieurs langues, elle a dû travailler comme femme de ménage, dans des familles beaucoup moins cultivées.
Pour résumer, mon grand-père a été prisonnier politique sous le Reza Shah. Par rejet de la Russie, il a choisi les nationalistes religieux. Puis mon père s’est affronté au Shah, le fils de Reza, dans les années 62-63. Après avoir été sévèrement torturé : on lui a arraché les ongles, brûlé, cassé les os et les dents. Il a été condamné à mort. Mais in extremis, il a survécu. Après 5 ans de prison, il s’est marié, et je suis né… il a choisi de s’exiler dans le nord du pays, au bord de la mer Caspienne. Il a refusé ensuite de suivre une carrière politique. Pour vivre, il gérait une laiterie, mais il a fait faillite. Face à cette précarité, j’ai voulu me suicider, en me jetant dans la mer. Je crois que tous les films que j’ai fait depuis parlent de comment survivre, en tant qu’adolescent, à ces moments terribles. Comment être le porte-voix des sans voix. J’ai beaucoup tourné en milieu carcéral, avec des jeunes, avec des femmes.
Comment êtes-vous arrivé au documentaire ?
Petit, j’ai appris très tôt à lire, je dévorais tout, Jules Verne, Tintin, des écrivains iraniens… Ado, j’avais ma propre bibliothèque, achetée par mon argent de poche. J’étais aussi un peu acteur de théâtre. J’ai découvert le cinéma, d’abord par la fiction. J’ai revendu ma bibliothèque pour tourner mes premiers films en 8 mm, des courts-métrages. Pendant mon service militaire, pendant la guerre Iran-Irak, j’ai été accepté à l’Université. Là, j’ai découvert Jean Rouch, puis Bresson, et Ozou, et cela a été un énorme bouleversement. Je voulais faire des films comme eux. Rouch a été mon entrée en documentaire, j’ai collé sa photo au-dessus de mon lit d’étudiant. Kiarostami aussi m’a beaucoup influencé.
Mon premier documentaire, My Mother’s Home Lagoon, le portrait d’une mère et de sa fille pêcheuses au nord de l’Iran, a été pris en compétition à l’IDFA. À partir de là, je suis devenu documentariste, je n’ai plus arrêté. Je me situe entre Kiarostami et Rouch, avec une forte dimension anthropologique. Un cinéma avec un protagoniste qui permet de découvrir un monde particulier, un environnement. D’autres films ont été pris au Cinéma du Réel à Paris, comme le portrait d’une pêcheuse du sud de l’Iran. En 2004 et 2005, j’ai fait deux films qui ont fait parler beaucoup d’eux : Au-delà de la Burqua, puis Nose Iranian Style, sur le sujet de la rhinoplastie en Iran, car nous sommes le pays qui la pratique le plus au monde.
Ensuite, j’ai fait des films me ramenant à mon enfance, sur des gamins en prison, et là j’étais inspiré plus par Frédéric Wiseman, qui tourne dans une géographie limitée. Ces 4 films, surtout Starless Dreams, m’ont fait vraiment connaître, j’ai commencé à avoir des rétrospectives un peu partout, dont au Moma à New York. Je suis devenu une figure de proue du documentaire iranien, entre Wiseman et Kiarostami.
Je fais également de la photo, j’écris, je donne des cours. Je me suis marié à la fille d’un grand cinéaste iranien, comédien, sculpteur, acteur, scénariste, qui a été empêché de travailler une grande partie de sa vie. Il a été emprisonné, condamné à mort même, avec l’annonce qu’il allait avoir les mains coupées avant la pendaison, mais il a survécu… en persuadant ses bourreaux qu’il aurait moins de gloire en restant en vie. Ses biens ont été confisqués, il a perdu le droit de travailler comme artiste, mais il a survécu. Il s’appelle Nosfad Karimi. Sur la suggestion de ma femme, j’ai fait son portrait, sans budget bien sûr, on a mis 19 ans à le tourner, et je l’ai mis sur Youtube, en 6 épisodes d’une heure et demi. Ils existent sous titrés en anglais. Cela a eu un retentissement considérable en Iran, comme une explosion ! Le symbole d’une résilience, une voix qu’on ne peut pas éteindre. Cela m’a reconnecté aux spectateurs iraniens.
Comment êtes-vous arrivé à connaître la Bretagne ?
Au milieu des années 2010, j’ai fait une tournée française avec l’un de mes films de la tétralogie sur la prison. Ma femme connaît bien la France et a appris le français pendant un séjour de 6 mois. J’ai rencontré beaucoup de gens, notamment en Bretagne, dans les petites villes, et j’ai été très touché par la chaleur, l’humanité bretonne. Cela me rappelait la région du nord de l’Iran où j’ai grandi, la province de Gilan, sur la mer Caspienne. J’ai rencontré un vieux photographe, Félix Le Garrec, qui m’a montré ces femmes avec leurs coiffes. Il m’a offert cette connexion profonde avec la Bretagne. J’ai un goût pour les vieilles photos, les cartes postales anciennes, que j’ai découvert à Bécherel, et j’ai vraiment ressenti de l’amour pour ce pays. À tel point que quand je suis rentrée en Iran, j’ai dit à ma fille Alma : finalement tu vas aller faire tes études à Rennes !
Alma interrompt sa traduction du perse au français pour compléter :
Moi, j’étais anglophone, j’avais prévu d’aller au Canada, je ne voulais pas aller à Rennes, ni apprendre le français, on s’est pas mal engueulés ! Je suis arrivée en 2015, après mon bac. Maintenant, j’habite à Rennes depuis 10 ans, je suis une artiste numérique et plasticienne, et je me sens bien ici ! Sharam Navadeh, un iranien de Rennes, est mon parrain.
Mehrdad continue son récit :
Nous habitons maintenant entre Téhéran et ici à Rennes. Je suis mon propre producteur, mon monteur est en Iran, je lui envoie les images par internet. En ce moment, je dirige le travail d’une équipe à distance, ils tournent dans les montagnes pour moi, le portrait d’un aveugle que je suis depuis 19 ans. Je bouge beaucoup à l’international pour accompagner mes films. Pour demander des visas, c’est plus simple et rapide pour moi d’aller faire les démarches d’ici. De l’Iran, c’est impossible par exemple d’obtenir un visa pour le Japon, où je dois aller bientôt. Cela fait longtemps maintenant que je suis à Rennes, je n’ai pas du tout envie d’aller vivre à Paris ! Je suis tombé également amoureux de la forêt de Brocéliande, de Bécherel… la magie bretonne m’a touché ! L’Australie m’a fait une belle offre de séjour, un exil doré, mais j’ai choisi Rennes. Je voudrais vraiment me mettre au français, rencontrer des collègues d’ici, c’est pour cela que je suis très heureux de vous parler. Je vais adhérer à Films en Bretagne !
Après une collaboration avec le Danemark pour votre dernier film (Un renard sous la lune rose), pourriez-vous imaginer travailler avec des acteurs du cinéma en Bretagne ?
Oui bien sûr, sans problème. J’ai envie de montrer mes films ici. Et besoin de connaître des collègues sur place. Je suis certain de faire quelque chose sur la Bretagne, un film, un livre, je ne sais pas encore… pourquoi pas des ateliers ? J’ai déjà fait deux expositions sur des cartes postales iraniennes dans le Morbihan.
Comment vivez-vous les derniers évènements en Iran, vous devez être très inquiet, bien sûr ?
C’est Alma qui répond par mail, quelques jours après notre rencontre et le déclenchement de la guerre en Iran. Pendant que Mehrdad fait lui une tournée internationale, au Japon, Suède, etc., pour présenter son dernier film.
Je ne peux pas parler à la place de Mehrdad sur la situation actuelle, mais peux dire que ma mère a fui le pays en urgence et en voiture il y a à peine une semaine. Le reste de la famille, y compris ma grand-mère âgée, restent à Téhéran ou dans d’autres villes de l’Iran, ainsi que nos amis.
Les dégâts infligés aux civils augmentent de plus en plus, sans parler de la répression intérieure. Le peuple iranien vit aujourd’hui les jours les plus sombres de son histoire contemporaine. La nuit, dans certains quartiers, les cris et les slogans pour la liberté se mêlent au bruit des drones israélo-américains et au tir des gardiens de la révolution.
Les expatriés passent leurs week-ends partout dans le monde à manifester. Et à regarder non-stop les chaînes qui annoncent les frappes et leurs localisations en temps réel, pour s’assurer que leurs familles et leurs districts ne sont pas touchés. L’internet mondial reste coupé en Iran ; il y a seulement la possibilité de connexion au sites iraniens, la ligne directe de téléphone ne marche que si une personne appelle l’étranger depuis l’Iran. Nous ne pouvons pas appeler nos proches, et il est très difficile de prendre des nouvelles. Nous avons passé donc le nouvel an Iranien, Norouz, sans pouvoir souhaiter bonne année à nos amis et notre famille.
C’est plus que surréaliste.
Propos recueillis par Brigitte Chevet pour Films en Bretagne, mars 2026.






