
Les 11 et 12 décembre derniers, le vent se levait sur les Rencontres de Films en Bretagne et, avec lui, un nouveau souffle. Après une année d’absence, les professionnel·les du secteur ont investi le Ciné Manivel de Redon pour deux journées d’échanges, de réflexions et de partages, marquées par une énergie collective retrouvée et la volonté d’un format innovant.
Dans un contexte de mutations profondes et de fragilisation du secteur — contraction des moyens publics, crises politiques, sociales et écologiques persistantes, mise à l’épreuve des métiers de la culture — professionnel·les, institutions et partenaires se sont retrouvé·es pour prendre le temps de regarder le réel en face, interroger leurs pratiques et imaginer collectivement d’autres manières de faire cinéma. Face aux vents contraires, ces Rencontres ont affirmé deux valeurs cardinales : résistance et solidarité.
Nouveau lieu, programmation resserrée (et dense !) pensée comme un parcours commun, ces Rencontres ont porté une conviction forte : c’est par le collectif, le soin, l’engagement politique et la complémentarité des métiers que s’inventent d’autres manières de créer, de produire et de faire circuler les films sur nos territoires.
Jour 1 : nommer le réel pour mieux agir
Jeudi, le vent s’est donc levé sur les Rencontres de Films en Bretagne. Accueillies pour la première fois au Ciné Manivel de Redon, les Rencontres se sont ouvertes sur un temps structurant : le bilan et les perspectives de la stratégie cinéma de la Région Bretagne (Bretagne Cinéma) permettant de mesurer le chemin parcouru, tout en ouvrant des horizons pour les années à venir.
Puis, au cœur des échanges, une question centrale : comment penser des politiques culturelles réparatrices à l’heure des crises sociales, économiques, écologiques et démocratiques ? En s’inspirant sur le principe de l’arpentage, l’éclairage de l’expert en politiques culturelles Philippe Teillet a nourri cette réflexion, à partir d’un décryptage de l’ouvrage Neuf essentiels pour des politiques culturelles réparatrices – publié par l’association belge Culture et démocratie – appelant à repolitiser les choix culturels, à renforcer la démocratie dans l’action publique et à faire de la culture un levier de transformation plutôt qu’un simple secteur à préserver.
L’après-midi a marqué un tournant avec la mise en place d’espaces dédiés à la libération de la parole, des lieux sûrs. Conditions de travail, rapports de domination, violences, épuisement, santé mentale, inclusion (notamment, LGBTQIA+) : ces sujets, trop longtemps relégués à la marge, ont été placés au centre. Dire, écouter, partager, nommer : autant de gestes de résistance et de solidarité pour transformer les pratiques et construire des environnements de travail plus justes et plus inclusifs.
Les échanges ont également permis de mieux comprendre les interdépendances de la filière, la circulation de la valeur des films et le rôle des chaînes de télévisions locales (France 3 Bretagne, TVR, Tébéo et Tébésud, Brezhoweb et KuB), rappelant que le cinéma est un écosystème vivant, fait de liens, de responsabilités partagées et de complémentarités essentielles.
En soirée, l’intervention de Gaëlle Le Stradic, Vice-Présidente – Culture de la Région Bretagne, est venue réaffirmer le soutien de la Région au secteur et à Films en Bretagne, dans un moment de dialogue attendu et nécessaire.
Enfin, les films ont repris la parole : des courts métrages d’initiative régionale pour rappeler ce qui nous rassemble — les récits, les voix, les imaginaires. La fête a prolongé ce moment, comme un espace de respiration, de plaisir partagé, mais aussi de résistance collective, où la convivialité s’est affirmée comme une force politique à part entière.
Retour (en images) sur la 1ère journée
Jour 2 : Déplacer les cadres, ouvrir les marges
Vendredi, après l’effervescence de la veille, les Rencontres ont pris le temps d’approfondir. Des trinômes de professionnel·les ont poursuivi la réflexion autour des politiques culturelles réparatrices, toujours en s’inspirant sur le principe de l’arpentage, à partir de 3 thématiques : éducation, travail et démocratie, interdépendances et récits – croisant expériences, contradictions et désirs de transformation, dans une dynamique résolument tournée vers l’action collective. Ce rendez-vous marquant le premier jalon d’un travail au long cours pour le collectif…
Un interlude dansé de la Compagnie Dana est venu déplacer nos regards tout en nous interpellant : « ceci n’est pas de la danse inclusive, c’est tout simplement de la danse ». Une invitation à repenser les normes, les cadres et les mots que nous utilisons.
La journée a également permis de mieux appréhender un nouveau dispositif d’accompagnement porté par la Région Bretagne (« Ici lieux culturels, saisons d’auteur et d’autrice »), avant de faire un pas de côté avec, notamment, le collectif On l’a pas vu venir. À travers leur représentation, suivie d’un échange avec d’autres professionnel·es, c’est toute une réflexion sur les « mi-temps » de la création, les marges et la reprise de pouvoir sur les processus artistiques qui s’est ouverte.
Retour (en images) sur la 2ème journée
Et maintenant ?
Ces Rencontres ont déployé une programmation pensée collectivement, construite par et pour le secteur grâce à l’engagement du Comité de programmation depuis le mois de septembre. Elles se sont refermées dans le sourire, mais sans naïveté : avec la lucidité des combats à mener, le courage d’agir concrètement et l’envie farouche de continuer ensemble.
Car l’aventure se poursuit. La Saison des Rencontres essaimera tout au long de l’année dans les festivals de cinéma en Bretagne, pour prolonger les débats, faire circuler les idées et maintenir le lien.
Prochaine étape : le QIFF à Quimper et Travelling à Rennes, en février 2026 !
Les « paroles portées »
Tout au long des Rencontres, Benjamin Clauzier (repéreur de décors, régisseur général) et Gabrielle Pichon (comédienne) ont recueilli les paroles des participant·es autour d’une question posée pour l’occasion : Prendre en compte les transitions*, ça bride la liberté de création ?
*« Par transitions, nous entendons les transformations nécessaires pour un monde plus juste, plus tolérant, plus respectueux du vivant sous toutes ses formes. Elles englobent les enjeux environnementaux, l’égalité femme-homme, la place des minorités, la justice sociale et la lutte contre toutes formes de discrimination. »
Les réponses, multiples et singulières, dessinent un ensemble de positions hétérogènes : certaines abordent les transitions comme une contrainte stimulante, d’autres comme un déplacement du regard, un processus de déconstruction ou d’ouverture. D’autres encore s’en écartent pour explorer des enjeux voisins ou répondre autrement à la question.
Nous partageons ci-dessous ces réponses brutes, telles qu’elles ont été formulées :
Prendre en compte les transitions, ça bride la liberté de création ?
« heu..bah..non. ça permet à la fois de proposer des récits qui permettent d’imaginer un monde souhaitable et aux auteurices d’assumer leur responsabilité de passeurs et passeuses en intra-action avec leur environnement social et écologique. être avec le vivant quoi. »
« Non, il faut juste prendre le temps de SE POSER (et reposer) pour trouver des idées originales (et donc c’est possible de réfléchir et créer). »
« Non, je pense plutôt que ça permet de donner un cadre et donc peut-être de trouver de nouvelles idées (artistique ou technique). ça permet aussi un cadre plus sain. »
« On dit que le cinéma, plus généralement la culture, est un art qui doit tendre un miroir à la réalité, qu’on puisse y contempler ses qualités et ses défauts. La création se nourrit de tout, y compris des réalités… Alors pourquoi y intégrer les enjeux réels de la transition briderait-ils cette liberté ? Après tout, tout est politique, y compris la liberté… »
« La prise en compte de ces nouvelles “contraintes” doit être vue comme quelque chose de positif dans la création. Voir les idées imposées par ces transitions nécessaires comme un problème est une mauvaise manière de voir les choses. Servons nous de ces challenges comme une force pour créer mieux ensemble. Pas comme un frein à la création. »
« A mes potos les plus jeunes ou mes potos du secteur audiovisuel : toute transition se résume en un titre de film Va, vis, deviens«
« Les transitions peuvent au contraire être un terreau très fertile à la création ! Créer de nouveaux récits écologiques, queers, décoloniaux, antifascistes, d’autogestion me fait très envie. »
« C’est bien connu : “la contrainte libère”. J’ai du mal avec ce terme “transition” mais s’il s’agit d’inclure dans ses créations les changements du monde, il est évident que NON ! Les luttes sociales, politiques : NON ! Rien de tout ça ne nous bride. S’en servir pour être dans le “mainstream”, là c’est dérangeant. Parler de féminisme, d’écologie… “comme il faut en parler et “quand” il faut en parler parce que c’est vendeur, ça ne libère pas la créativité, ça l’assujettit au marché ! »
« La transition est un mouvement. Le cinéma ne peut rester vivant qu’en restant en mouvement en 24 images par secondes ! »
« Le problème de votre question, est que la réponse est dans la question… N’est-ce pas un souci très contemporain ? »
« Non ça ne bride pas du tout, au contraire ! Ça fait des décennies qu’on n’en peut plus de voir toujours le même genre de tronches à l’écran, d’entendre toujours les mêmes récits, dans les mêmes décors… c’est tellement réjouissant de voir que ça bouge. Les auteurices, les réals, les prods, on vous attend ! »
« ça oblige à remettre le monde à l’endroit. A habiter le monde tel qu’il est. Ce sont les nouveaux récits issus des minorités qui fabriquent notre avenir / imaginaire »
« Comme l’a dit Nietzsche “L’art c’est danser avec des chaînes”. Alors peut-être est-il bénéfique d’être bridé. »
« ça ouvre les imaginaires parce que ça demande de déconstruire nos représentations et les stéréotypes qu’on peut avoir. “ça ouvre de nouvelles voix/voie à nos histoires. »
« Je crois que se poser la question des transitions, c’est accepter que toute représentation du monde est en un sens politique, et que nous sommes responsables des représentations que nous véhiculons. »
« Non, ça libère la création pour les lesbiennes, les mecs trans, les personnes handies, les noir·e·s etc… etc… »
« ça ouvre des portes et des fenêtres plutôt et des imaginaires possibles, des regards différents. ça nous bouscule, nous surprend, nous grandit et nous invite à plus prêt, plus solidaire, plus fraternel et sororel. »
« Les transitions sont pour moi source de fiction. Par elles, on développe beaucoup de chemins créatifs. Les transitions font partie de l’imaginaire. »
« Les transformations sont toujours une contrainte au début, mais ce sont elles qui libèrent la créativité, on trouve de nouvelles façons de raconter et de mettre en évidence des histoires encore plus universelles. Bisous. »
« “Non, ça la permet”. Mais “prendre en compte” est encore le privilège de celleux qui profitent de leurs positions sociales dominante. Les autres doivent se battre pour que ces transitions aient lieu ! »
« Non au contraire ! De la “contrainte” peut naître de nouvelles idées. Intégrer les transitions dès l’étape d’écriture permet de se projeter dans les récits nécessaires aux imaginaires futurs. »





