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Chacun a-t-il un chemin à trouver, une place sur terre qui lui serait destinée ? Et si c’était vrai, pourquoi se limiter à un singulier ? La preuve par Thierry Machard : ce berger de 52 ans partage désormais son temps entre l’élevage, les tournages et l’écriture de scénario, et son espace avec les hommes, en plus des bêtes…

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Thierry Machard est un homme qu’on remarque, dont on peut dire qu’il a une « présence » : grand, barbu, bien campé sur ses jambes, le regard franc non dénué de douceur, le verbe libre et une attention qui dit qu’il est bien là, hic et nunc. Rien d’étonnant à ce que Mathieu Paquier – responsable de l’ISB (1) à Brest – pense à lui pour incarner le premier rôle dans son premier court-métrage, En Boîte, en 2010 (lauréat du concours Estran). Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que rien ne prédestinait Thierry à se retrouver devant une caméra, sur un tournage brestois.

Notre homme est originaire de la Beauce et s’il a aimé l’histoire et l’économie assez passionnément pour passer ses étés adolescents sur des fouilles archéologiques et envisager d’y faire « carrière » (un vocable qui ne lui sied guère), ses combats au sein des jeunesses communistes l’ont conduit à un « dégoût pour la nature des hommes, leur désengagement » assez fort pour qu’il décide à 18 ans de partir pour un Tour de France façon compagnonnage, appliqué à une créature beaucoup plus placide et moins tordue que ses maîtres d’occasion : la brebis. « Je ne supportais plus l’esprit opportuniste de mes collègues et j’ai voulu aller voir ce monde que j’avais rencontré dans les bouquins de Giono. J’ai passé une annonce dans l’Alliance pastorale et je suis parti dans la Vienne. On m’a vite laissé seul sur la ferme avec les brebis – déjouant ainsi mes appréhensions sur l’apprentissage et un certain rapport à l’autorité. J’étais heureux de me retrouver sans trop d’humains autour de moi ». Thierry part ensuite de ferme en colline, jusqu’en Auvergne où il fait une belle halte, rencontre une éleveuse – bretonne – de vaches laitières, et s’exerce à la cornemuse pour lui faire danser la bourrée. Elle a le mal du pays, un lycée agricole du Finistère cherche un responsable d’élevage… Thierry accepte le poste, l’occasion de transmettre un savoir engrangé depuis plus de 15 ans. Cap sur les Monts d’Arrée …

Au bout de deux ans, le lycée se sépare de la ferme pédagogique. Nous sommes en 2005, Thierry a toujours été salarié et le voici bientôt à la tête de son exploitation, le paysage est « magique », les gens de là-bas ont l’accueil dans le sang. Dix ans d’un bonheur, disons, humide (il pleut beaucoup, confie-t-il). Bientôt, Thierry entre à nouveau dans la militance (afférente au monde des brebis, ou à Notre-Dame des Landes). En 2008, une hausse des matières premières l’oblige à mettre sa ferme en redressement, la liquidation est prononcée en automne 2016. Thierry se souvient du ras-le bol après tout ce temps passé à se battre. « Ce qui est amusant, c’est que j’ai « quitté » un sacerdoce – l’élevage – pour un autre – le cinéma d’auteur ! Deux activités qui ne peuvent pas fonctionner sans aides ».

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Nous y re-voilà, le cinéma. C’est donc en 2010 que ça commence. Après sa première expérience de comédien, Thierry est piqué. Il aime jouer, mais il aime surtout ce collectif à l’œuvre sur un tournage : « je ne peux pas dire que je sois collectiviste, j’ai passé beaucoup de temps en solitaire ! Mais j’aime cette synergie sur un tournage, cette forme d’interdépendance, cette façon de tous aller dans la même direction ». On ne parle pas ici de troupeau, mais bien d’équipe de cinéma… Quant à l’expérience du jeu, Thierry avoue l’avoir déjà pratiquée dans les ministères et autres lieux emblématiques de ses activités partisanes « où il faut être plus que soi », mais aussi chez le banquier, « où l’on doit être moins que soi ». C’est son troupeau qui le conduit à une nouvelle rencontre déterminante en 2011, quand il le loue pour un tournage – celui de la série Wilde Wellen – et confie ses brebis à Féodor Atkine pour les petits écrans allemands. L’acteur lui transmet l’essentiel de ce que c’est pour lui que d’être comédien. Puis les choses s’enchaînent, de rencontres en tournages : Les Vigilantes, de Zoé Cauwet, Le Gouffre avec son compagnon, Vincent Le Port, « trois semaines de tournage. Mon salaire m’a permis de payer mon remplaçant auprès des bêtes ». Thierry fait de la figuration et joue les silhouettes, participe également à des films d’école avec l’ISB et avec le BTS audiovisuel de Lesneven, « une façon de rendre ce que l’on m’a donné ». Attention à l’autre, « mise à disposition de soi », des ponts entre ces deux passions devenues complémentaires.

Il n’a pourtant pas « la prétention de (se) dire comédien » et refuse qu’on l’enferme dans une identité qui le réduirait à n’être qu’une chose à la fois : « il y a tant à faire dans la vie ». Un précepte qu’il applique d’ailleurs à la lettre en acceptant d’être régisseur sur le film Rase campagne que Pierre-Emmanuel Urcun tourne dans les Monts d’Arrée en 2015 – « j’ai autant aimé ça qu’être acteur » – et en s’adonnant à une troisième passion : l’écriture.

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« J’écrivais un journal durant mon tour de France. Puis j’ai commencé à écrire autrement sur ce que j’observais : la souffrance de mes collègues dans la filière laitière. Ça a donné 5h55, le scénario de mon premier court-métrage, un plan séquence de 17 minutes sur un type qui se lève tous les matins pour s’occuper de bêtes qu’il n’a plus ». Son scénario n’a pas fait partie des quatre lauréats d’Estran 2015, mais Thierry a été retenu pour bénéficier des deux sessions de formation qui ouvrent le dispositif : à l’écriture puis à la réalisation. Il connaissait Anthony Quéré comme réalisateur, il devient son producteur pour les 48° rugissants et dépose le projet au CNC, où il obtient la toute nouvelle bourse à la réécriture. C’est plus qu’encourageant ! Cette bourse permet de choisir une résidence, Thierry opte pour Le Groupe Ouest – qui doit inventer un dispositif pour accueillir Thierry, une seconde nature pour les Brignoganais ! : départ imminent. Il entraînera ses chiens sur la plage le matin pour un concours à suivre…

D’autres scénarios peuplent les heures creuses d’un emploi du temps qui commence un peu avant le jour et se termine parfois bien tard et le cendrier plein : une nouvelle histoire courte dans le monde paysan, « qui parle un peu plus de moi », avoue Thierry ; l’adaptation du livre de Gérard Alle, Il faut buter les patates, « sorte de critique du monde paysan breton, à la Frédéric Dard ». Et un autre projet d’adaptation, un long-métrage cette fois, dont on ne peut rien dire encore… « C’est un projet à long terme. Je dois prendre le temps. C’est d’ailleurs un autre parallèle entre le cinéma et l’agriculture : l’immédiateté n’existe pas, il faut ensemencer et nourrir les projets pour qu’ils puissent éclore, et se développer ».

Thierry a encore d’autres projets liés au cinéma : il aspire à devenir « professeur d’alchimie, pour enseigner aux étudiants ce que c’est qu’un tournage, ce collectif sans lequel rien n’est possible ». Intégrer ce collectif qu’il admire, Stank, quand il aura fait ses armes, pourquoi pas.

[/vc_column_text][mk_gallery images= »15584″ column= »1″ image_size= »full » collection_title= »Photogramme « Le Gouffre«  de Vincent Le Port © Stank » disable_title= »true » item_id= »1493841710-590a372e9ed7b »][/vc_column_inner][/vc_row_inner][vc_row_inner][vc_column_inner][vc_column_text]

Et les brebis dans tout ça ? « Jamais je ne pourrais les abandonner, elles font partie de moi. J’ai besoin de ces temps d’animalité, vivre et respirer avec les animaux. C’est un apaisement par rapport à ce surcroit d’énergie humaine, dans les tournages comme dans d’autres types de vie en société. J’ai besoin de ces deux énergies. J’ai mis six mois à devenir berger, ça devait être en moi. Le cinéma aussi, ça devait être là ».

Gaell B. Lerays

(1) Filière Image et son de l’Université de Bretagne Occidentale.

Photo de Une © Gaell B. Lerays

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