La Suisse, paradis du documentaire ?

Invité récemment par Comptoir du Doc et l’Institut Confucius, Peter Entell, réalisateur suisse d’origine américaine, a présenté en avant-première son film A Home Far Away aux Champs Libres de Rennes, juste avant sa sortie salle en Suisse. A travers le portrait du sinologue américain Edgar Snow, le spectateur plonge dans les turbulentes relations entre les USA et la Chine au temps de la guerre froide. Nous avons profité de la présence du cinéaste en Bretagne pour échanger sur le système suisse de production documentaire. Un système qui gagne à être connu, car il lui permet de développer une filmographie à la fois éclectique et personnelle, dans une grande liberté.

– Quel est votre parcours professionnel en quelques mots ?

– Peter Entell : Je suis né à New York en 1952. Une licence d’anthropologie en poche, j’ai choisi la voie du documentaire, en étant d’abord preneur de son et monteur. J’ai travaillé en Europe, en Afrique et en Asie sur des sujets sociaux, politiques et environnementaux. Depuis quelques années, je réalise plus particulièrement des portraits. Je vis en Suisse depuis 1975, à Nyon, là où il y a un festival de documentaires bien connu.

– Dans quelle structure de production évoluez-vous aujourd’hui ? Pour quels diffuseurs ?

– P.E. : Je suis mon propre producteur, avec la société Show and Tell que j’ai fondée. Cela me donne beaucoup de liberté. Il faut dire aussi je suis aussi assez lent, et que je passe beaucoup de temps en montage ! En moyenne, trois ans, comme pour mon dernier film A Home Far Away, que je viens de présenter à Rennes, et qui vient de sortir en salle en Suisse. Je travaille avec deux autres monteurs, et nous intervenons à tour de rôle sur le film, par couches successives. C’est un vrai travail collectif. Après, on est incapable de dire qui est responsable de telle ou telle coupe ! Mes documentaires sont en général coproduits par la télévision : ARTE G.E.I.E. à Strasbourg, et la Radio Télévision Suisse à Genève. Ils sortent aussi en salle en Suisse. C’est arrivé également en France par le passé, mais de manière plus limitée. Mon film Rolling, le portrait d’un jeune marginal fou de roller, a beaucoup circulé dans l’Hexagone, surtout dans les banlieues.

– Qu’est-ce qui vous permet aujourd’hui de continuer dans cette production très personnelle, et qui prend son temps ?

– P.E. : Ici en Suisse, je me sens très libre. Nous n’avons pas l’intermittence du spectacle. Mais ce pays est un paradis pour la production de documentaires. Il y a trois niveaux possibles de financement : fédéral, cantonal, et communal. Je reçois de l’argent des trois. Ils ne sont pas coproducteurs, donc ils ne viennent pas dans mon studio de montage pour donner leur avis. Les deux télés qui sont coproductrices, ARTE et RTS, font des observations sur le film, mais chaque fois ils respectent beaucoup mes montages. Peut-être juste une petite suggestion ici ou là. Et en général mes films sortent en salle, ce qui me donne aussi la liberté de leur durée.

Pour faire A Home Far Away, j’ai bénéficié d’un budget de 300 000 euros environ. Mais en plus des moyens de financement traditionnels, il existe aussi des structures ici, nées grâce au militantisme des producteurs suisses, qui ont convaincu les autorités de soutenir le cinéma national. « Succès passage à l’antenne » est un mécanisme très original : chaque fois qu’un film suisse est diffusé sur une chaîne suisse, il y de l’argent qui est mis de côté par la télévision, pour assurer le développement du prochain film du producteur. Le film précédant celui-ci m’a ainsi valu 100 000 francs suisses, soit 80 000 euros, disponible pour développer A Home Far Away. Ce n’est pas un versement automatique : il est conditionné à l’acceptation d’un nouveau projet par un comité de lecture, et doit être dédié à la production d’un film… On ne peut pas partir en vacances aux Bahamas avec ! Mais ce qui est génial, c’est d’avoir une somme d’argent pour développer un nouveau film, pour continuer à bâtir des projets, avancer dans son métier.
Sur un de mes derniers films, Shake the devil off (Chasser le démon, tourné à la Nouvelle Orléans après l’ouragan Kathrina, ndlr), je suis ainsi parti du jour au lendemain pour tourner, alors que je n’avais rien écrit. Je me suis décidé sur un coup de tête, une intuition, sur le coup de fil d’une amie qui habitait là-bas et qui m’a dit de venir voir ce qui allait se passer pour les plus pauvres, les Noirs. C’était juste après l’ouragan, et cela ne pouvait pas attendre. Sans ce système, pas sûr que j’aurais tenté l’aventure. Or je crois que c’est l’un de mes films les plus réussis ! Il existe aussi une autre structure suisse intéressante : « Succès cinéma ». Pour chaque billet vendu dans une salle de cinéma, le gouvernement met aussi de l’argent de côté pour le prochain projet du producteur.

– Arrivez-vous à rencontrer votre public ?

– P.E. : Mes films sont souvent invités dans les festivals. J’y vais parce que c’est important de rencontrer ceux qui sont intéressés par mes documentaires, discuter avec eux, répondre à leurs questions. Que des avantages ! C’est un plaisir énorme de montrer un film sur grand écran avec des spectateurs dans la salle ! Et un festival, c’est pour moi comme retourner à l’école, en formation continue. J’y apprends des choses. Pratiquement tous les ans, je suis à Nyon bien sûr, mais aussi à Lussas, ou au Cinéma du Réel. Et c’était un bonheur pour moi de venir à Rennes ! Ici vous avez apparemment un circuit de diffusion culturelle qui fonctionne très bien…

Propos recueillis par Brigitte Chevet

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