« Je veux une vie en forme d’arête… »


Ce fameux vers éponyme a inspiré le titre du nouveau film documentaire d’Olivier Bourbeillon, « Une vie en forme d’arête : Boris Vian », dont l’avant-première a eu lieu le 19 avril au cinéma Les Studios à Brest. Le réalisateur nous invite dans l’appartement resté intact de l’écrivain pour une visite guidée bien particulière. L’occasion pour lui de replonger avec bonheur dans une œuvre protéiforme qu’il affectionne depuis l’adolescence, mais aussi de s’essayer à l’animation, via quelques séquences farfelues qui donnent vie à l’imaginaire de l’auteur de « L’écume des jours » et de « L’automne à Pékin ».

– Boris Vian, c’est une vieille passion, je crois…

– Olivier Bourbeillon : oui, je connais le travail de Vian depuis mes dix-huit ans. A l’époque, j’avais monté une adaptation de sa pièce Les bâtisseurs d’empire ou le Schmürz. Comme à dix-huit, on ne doute de rien, j’ai invité sa veuve, Ursula Vian-Kübler, à venir voir la représentation à Brest. Et elle est venue ! Plus tard, en 83, j’ai débarqué à Paris et j’ai eu la chance d’être hébergé chez elle. L’appartement de Vian… J’avais l’impression d’être chez moi. Il y a des villes où on se sent chez soi sans qu’on sache pourquoi. Et bien c’était pareil avec cet appartement.

– Comment est né le film ?

– Pendant trente ans j’ai oublié Vian… Et puis Nicole Bertold, l’actuelle propriétaire, m’a contacté après avoir vu mon nom dans un générique. On a renoué, je ne l’avais pas revue depuis le début des années 80, l’époque de mon premier contact avec la maison de Vian. On a parlé de faire un film, en évitant surtout le truc avec des vieux cons qui parlent, des spécialistes…
Nicole m’a passé des tas de lettres de fans qui lui écrivent pour pouvoir visiter le lieu. Elle les lit et accepte régulièrement de les recevoir. Parmi les auteurs, il y avait beaucoup de jeunes de dix-sept, dix-huit ans. Ça m’a frappé et je suis parti de cette idée : un jeune couple, dans Paris, à la recherche de quelque chose…

– Comment appréhende-t-on un personnage comme Boris Vian ?

– C’était loin d ‘être simple. Il y a pas mal de pièges à éviter quand on évoque Vian, notamment la tendance à toujours vouloir en rajouter… Il est tellement complexe. Il a tout fait : romancier, poète, chanteur, musicien, ingénieur, directeur artistique, traducteur, critique… Quel bordel ! C’est quelqu’un qui a toujours couru après la vie, il se savait condamné. Il pensait ne pas vivre au delà de quarante ans, il est mort à trente neuf… Il avait une conscience très vive de la brièveté de son existence, et c’est sans doute ça qui l’a rendu si prolifique. En furetant dans son appartement, je suis tombé sur ses dessins. Il y avait notamment des petits bonshommes griffonnés sur le manuscrit de L’écume des jours. Des petits bonshommes qui couraient. J’ai eu envie de les voir bouger.

– Vous avez donc utilisé l’animation…

– Oui ! Il paraît que c’est à la mode ! Boris Vian n’aimait pas le réalisme, surtout au cinéma. Il adorait la science-fiction, le baron de Munchaüsen, les idées très graphiques. Il y a ce texte formidable dans lequel il évoque Le voleur de bicyclette, tout ce cinéma social qu’il détestait… Donc l’animation, c’était une porte d’entrée. On a essayé de pénétrer son imaginaire plutôt que de faire de la banale illustration. Je suis profondément jaloux des réalisateurs de films d’animation. Il y a tellement de liberté.

– Vous ne vous étiez jamais essayé à l’animation avant ?

– Jamais.

– Même pas des petites boîtes d’allumettes image par image ?

– Non ! Pas du tout !

– Comment avez-vous procédé ?

– J’avais des idées très précises sur ce que je voulais. Il fallait que je trouve quelqu’un capable de matérialiser les images que j’avais en tête. On m’a présenté Julien Leconte, un animateur et graphiste rennais. Hormis le fait qu’il est très talentueux, il avait ce côté bricoleur, inventif, le goût du mélange des techniques. Ça correspondait parfaitement. De mémoire, on a travaillé six semaines ensemble. Il y avait plusieurs types de plans, les croquis animés, mais aussi des photos. Il y a notamment un cliché célèbre qui représente Vian bondissant. Je connais cette image depuis toujours, mais j’avoue que lorsque j’ai vu la mise en mouvement de Julien, les bras m’en sont tombés ! C’était magnifique.

– Les temps de réalisation sont beaucoup plus longs en animation. Cela vous a-t-il gêné ?

– Il y a une inversion. On doit beaucoup préparer les plans en amont, et il est difficile de faire machine arrière quand on est lancé. Ça oblige à ne pas trop se tromper. Mais encore une fois, j’avais des idées précises. Julien était autonome. Je passais par Rennes, et il me montrait ce qu’il avait fait, ou bien il m’envoyait les plans à Brest. Julien Cadilhac, le monteur, assemblait tout ça dans son atelier du Cap Sizun. C’était toujours stimulant de voir comment ça prenait forme.

– Avez-vous des regrets ?

– Non… J’ai du épurer un peu par rapport à ce qui était prévu. Évidement, aujourd’hui j’en sais beaucoup plus et j’entrevois des tas de possibilités !

– Alors que vous êtes vous-même producteur à Paris-Brest, vous vous êtes adressé à une autre société de production pour ce film…

– Oui. Être producteur, ça demande du temps, donc quand je réalise, j’aime bien me reposer sur quelqu’un de confiance. Il y a plusieurs sortes de réalisateurs… Certains forment des couples fidèles avec leur producteur : Desplechin et Caucheteux par exemple… Et il y a les réalisateurs qui naviguent d’un producteur à l’autre… Moi, j’appartiens plutôt à la seconde catégorie. Pour ce film, je me suis associé avec une fille formidable, Céline Loiseau, de TS productions. La réalisation, c’est une question d’obstination, mais il faut parfois savoir écouter. Autant choisir des gens dont l’opinion est sûre. Céline a été parfaite. Moi, je suis bouillonnant, elle est très calme. On a formé un très bon duo. Ça se passait tellement bien qu’on avait parfois l’impression d’être en vacances !

– Vous fêtez vos trente ans de carrière. Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?

– Le paysage breton a beaucoup changé. Il y a plus de monde, mais toujours autant de chapelles. Il y a des avantages, beaucoup plus d’argent par exemple! Mais malheureusement, l’audiovisuel a un peu tout colonisé. On a institutionnalisé notre métier. Moi, j’ai toujours voulu faire du cinéma. Ce n’est pas un vilain mot, mais je ne l’entends jamais dans la bouche des producteurs bretons, qui ne parlent que d’audiovisuel. Il y a comme une sorte de complexe. J’essaie donc de rester fidèle à ce que j’ai toujours voulu faire : du Cinéma.

Propos recueillis par Jean-Claude Rozec

Avant-première le 19 avril au cinéma Les Studios de Brest à 18 h. D’autres projections auront lieu en Bretagne et à Paris en juin. La diffusion télé est prévue pour septembre sur France 3 dans l’émission  »Libre court ».
Boris Vian, une vie en forme d’arête
Un film d’Olivier Bourbeillon
Produit par TS productions et Paris-Brest productions,
en partenariat avec Cohérie Vian, la Région Basse-normandie et Procirep-Angoa.