En état de dépendance(s)

Le 7 octobre, France Ô Guyane diffuse le second film de Marianne Bressy. Entretien avec la réalisatrice qui a filmé le travail des éducateurs sociaux de Saint-Laurent du Maroni pendant un an.

Il y a trois ans, Marianne Bressy réalisait son premier film documentaire Examen d’entrée déjà produit par Candela Productions. Elle racontait l’adaptation d’une jeune polonaise à la vie française. Pour En état de dépendance(s), Marianne est partie en Guyane durant un an. Elle a suivi des éducateurs sociaux dans leur quotidien au contact de nombreux laissés-pour-compte, survivants dans la rue. Seuls, désœuvrés, en totale dépendance au crack, ils cherchent espoir et soutien moral. La Guyane, département français, apparaît miséreuse, incapable de faire face à cette détresse.
Cette situation sociale et politique a frappée Marianne. Elle utilise des extraits du texte d’Albert Londres Au bagne datant de 1924 et met en parallèle le sort des bagnards décrit dans ce livre et celui des crackés dans une Guyane abandonnée. Sur des images brutes, directes, ces mots résonnent d’une manière étonnante et juste…
Comment tout cela a-t-il commencé ?
J’ai un pote qui voulait remonter l’Amazone. On a pris des billets Paris-Cayenne, car ils étaient moins chers. On se retrouve à Cayenne autour du 31 décembre. Tout était fermé. On a erré dans les rues pendant une semaine et la seule chose que l’on voyait, constamment, c’était les crackés. C’était hyper violent. J’ai pris une claque humaine phénoménale. Je me disais : « Mais on est où ? Ah oui ! On est en France ! ». On m’avait dit : « Ils parlent français ». Le français est la langue la moins utilisée là-bas. On entendait du chinois. On ne savait même pas ce que c’était. J’ai appris plus tard qu’il y avait de nombreuses ethnies en Guyane. La seule référence qui restait, c’était l’euro. On payait en euros. Et il y avait ces mecs, ces Blacks, qui ne ressemblaient à rien. Des zombies ! J’ai eu l’impression d’être dans un film de morts-vivants. Ca m’a fait flipper. J’avais peur d’eux. Ils étaient très agressifs, mais sur eux-mêmes ! Ils parlaient seuls dans la rue. Ils gesticulaient beaucoup. Je me suis dit : « C’est quoi cet enfer ? ». J’écris beaucoup. J’ai commencé à écrire sur cette semaine à Cayenne.
Plus tard, le voyage sur l’Amazone commence enfin ! On respire. Et là, je rencontre un éducateur, Jérémy. Il me révèle qu’il est éducateur spécialisé en Guyane, à Saint-Laurent du Maroni, et qu’il s’occupe plus particulièrement de la drogue. Je lui dis : « Mais qu’est-ce qui se passe chez toi ? ». Cela faisait dix ans qu’il était là. Il m’a raconté ce qu’il faisait et ce qu’était la Guyane. Les mecs, que j’avais vus, sont devenus un peu plus humains. Hasards du voyage, je l’ai vu une deuxième fois, puis une troisième. Les conversations sur la Guyane continuaient. J’apprenais. C’est devenu de plus en plus concret. J’avais beaucoup moins peur et la colère prenait place.
D’où vient la référence au texte d’Albert Londres ?
Je reviens en France et j’essaie de voir ce qui existe sur la Guyane. Je trouve peu de films et peu d’écrits. Ou alors sur l’orpaillage, les fusées et Kourou ! Je ne retrouve pas l’émotion de Jérémy, ni l’histoire de fond dont il m’a parlé. Entretemps, je tombe sur le texte d’Albert Londres Au bagne. Je commence à le lire et là, hallucination totale, certains paragraphes me rappellent ce que j’avais écrit là-bas. Je repars en Guyane. Je reprends contact avec Jérémy. Je découvre la structure d’accueil. Je vois la directrice et je lui explique mon projet encore vague. Durant ce mois, je vois plein de gens, éducs, profs, artistes… Je cherchais mon personnage principal. Evidemment, c’était Jérémy. Il était d’accord et les structures aussi.
Comment se dessine ton film suite à ce second voyage ?
Le texte d’Albert Londres résonne en moi. Jérémy est mon Albert Londres. C’est un métro (métropolitain / NDLR), mais la différence, c’est qu’il est là depuis dix ans. Il les connaît. Il peut porter la voix des Guyanais. Je décide de lui faire lire le texte. On va faire le même voyage qu’Albert Londres. On repart dans les structures qui se situent dans les mêmes zones que les anciens bagnes. C’est bien que ce soit un mec qui fasse le portrait d’une structure, d’une problématique qui serait le crack. Et qui permettrait de faire finalement le portrait de la Guyane. Tout ça en poupées gigognes.
Un film se dessine, et comment se passe ta relation avec tes producteurs ?
À partir du moment où je suis en colère, il faut que les choses se concrétisent tout de suite. En Guyane, chaque jour, j’étais vingt fois en colère. Plus j’attendais, plus de crackés crevaient. Durant le film, quatre d’entre eux sont morts. Et puis, il y a une urgence pour Jérémy qui rame depuis dix ans et qui continue sans moyens. Donc, je suis à 8000 km. Il est hors de question d’attendre un an. Avec Candela, on dépose le projet à la Région Bretagne. Il passe. Mes producteurs me disent : « On fait avec ça pour le moment ». J’ai dit : « OK ! ».
Pourquoi es-tu restée un an ?
La situation politique, sociale est très complexe. Il existe une multitude de langues. Si tu veux apprendre pour mieux comprendre les coutumes, le magico-religieux, il faut prendre du temps. J’ai aussi passé beaucoup de temps en repérages sans la caméra. Le temps que les crackés acceptent que je sois là. Les gens me présentaient parfois comme une éduc, car il m’arrivait de faire le même travail qu’eux. Il fallait que je passe du temps. Je n’étais pas une journaliste du genre « je prends et je pars ».
Tu étais tout le temps avec Jérémy et ses crackés. Tu ne pouvais pas couper ?
Quand Jérémy dit : « Y’a des situations qui m’ont fait faire des cauchemars. ». J’étais à fond dedans. Tous les matins, on se disait : « Alors t’as rêvé de quoi cette nuit ? ». Une nuit, j’ai vu un mec débarqué sur moi couvert d’acide en train de me parler dans une langue que je ne comprenais pas. Il était défiguré. Ca cramait encore ! Comment j’ai pu ? J’ai été vachement entourée. Les gens m’ont portée pendant un an, parce qu’ils ont voulu que le film existe. Ils se sont occupés de moi. Ils m’ont logée, nourrie. J’ai eu la dengue. Ils m’ont apporté à bouffer. Ceux que je filme et d’autres m’ont permis de capter plein de choses.
Était-ce évident dès le départ que tu ferais tout toute seule ?
Je savais que j’y resterais longtemps. Financièrement, on ne pouvait pas payer d’autres techniciens. À moins de faire le film en deux mois ! Si j’avais attendu un an que tout le budget soit là, je n’aurai pas pu… Donc ça voulait dire tout porter, en sachant que c’était de la bidouille. Parce que je suis autodidacte et que je peux filmer comme un pied. Et le son allait aussi en pâtir. C’est pour ça que j’ai décidé de mettre un HF sur Jérémy pour qu’il soit audible tout le temps. Et un autre micro sur la caméra. Je cadrais hyper serré. C’est vraiment lié à comment je ressens la personne. On est dans l ‘échange, dans l’intimité. J’aurais eu du mal à la partager avec d’autres techniciens.
Dès le début, tu ne nous laisses pas respirer. C’est le bagne ou ces centres ?
C’est un huis clos. Je l’ai vécu comme ça dès le début. C’est ce rapport très intime dont j’ai besoin. Je n’arrive pas à dire les choses sans être collée pour que les gens les voient vraiment, qu’ils soient à fond dedans, qu’ils les suivent au plus proche. Je n’ai pas fait de plans extérieurs ou complémentaires. Je n’ai pas tourné dans les squats ou dans la rue. Ce n’est pas un film sur les crackés. Ce qui est dit sur l’extérieur doit suffire aux spectateurs pour savoir que dehors, c’est horrible. J’ai tellement envie de vous mettre à la place de ces gens-là. Je cherche à dire : « Mais qu’est-ce qu’on fait avec cette Guyane ? Pourquoi c’est toujours une poubelle quatre-vingt dix ans après Albert Londres ? ».
L’utilisation des écrits d’Albert Londres ?
D’emblée, j’ai les premières et les dernières images du film. J’ai aussi quelques passages que j’ai fait lire par Jérémy. C’est lui qui nous fait découvrir les crackés et la situation critique de la Guyane. Albert Londres allait à la rencontre des gens et les interviewait. C’était un journaliste. Je ne voulais pas faire d’interviews. Je trouve ça lourd et ça casse le rythme du film. Donc pour dire les choses qui me préoccupent, j’ai dû emprunter d’autres voies. Et c’est là, que j’ai des manques aujourd’hui. Des informations, un contexte… Mon personnage ne les aborde pas ou d’une façon trop fugace.
Je ne ressens pas ce manque à la vision du film. Qu’est-ce que tu as envie qu’il devienne ?
Bien sûr, j’aimerais qu’il devienne ce que le texte d’Albert Londres est devenu. En 1924, son texte a eu un impact énorme. Une partie des bagnards a été ramené en France. Je n’aurais pas fait ce film sans le secret espoir qu’il aide à ce que les choses changent ! Il faut qu’il soit diffusé le plus possible.

Propos recueillis par Hubert Budor

> En État de dépendance(s), jeudi 7 octobre à 20h00 sur France Ô Guyane (canal 91 de la Freebox)

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