Audiovisuel public : tout est à revoir

RAP ! – Réinventons l’audiovisuel public ! – c’est sous ce nom de code que démarre la mission d’investigation, de réflexion et de défrichage sur le devenir de l’audiovisuel public à l’heure de la convergence numérique, de l’acte III de la décentralisation et de la crise systémique.

Un espace dédié, accessible depuis www.filmsenbretagne.com, est en construction. Il sera interactif, chacun étant amené à y éclairer les autres de son point de vue documenté. En apéritif, petite exploration de ce que l’on peut trouver sur le net, pour comprendre où en est le service public de la télévision. À noter que les rapports et bilans les plus récents consignés sur le web concernent les années 2010-2011. Les propos ici relatés datent donc d’avant les changements à la tête de l’Etat. Ils restent cependant éclairants pour aujourd’hui et demain.
Première surprise : le texte des Contrats d’objectifs et de moyens (COM) des différentes composantes du service public – France Télévisions (FTV), Arte, Radio France, l’INA… – n’est pas accessible au commun des mortels. C’est en glanant des rapports parlementaires et autres documents de comm’ de FTV, que l’on parvient à en reconstituer la substantifique moelle.

Seconde surprise : si le citoyen a peu de chances d’y voir clair, les élus peinent aussi à comprendre et donc à arbitrer le fonctionnement de l’audiovisuel public. Martine Martinel, députée socialiste de Haute-Garonne, membre de la commission des affaires culturelles et de l’éducation, signale que les documents du volet financier fournis à la commission « sont difficilement exploitables, voire inexploitables, en raison de l’absence de chiffrage précis et détaillé du plan d’affaires. Ce dernier, qui explicite pour cinq ans les modalités de financement d’un groupe à plus de 2,5 milliards d’euros de deniers publics par an, tient en un maigre tableau (…) ce qui met la représentation nationale dans l’incapacité de porter un jugement sur le niveau de ressources publiques dont le groupe aura besoin pour accomplir sa mission. » Quant à la progression de productions régionales, « l’unique indicateur associé à cet objectif est on ne peut plus flou puisqu’il s’agit de la part de ‘’l’offre régionale dans l’offre et la consommation de France 3 entre 6 h et 25 h’’, mesurée en coût horaire des programmes et sans que soit défini ce qu’est ‘’l’offre régionale’’. » Bref, une chose est sûre, si l’objectif d’un COM est d’apporter de la visibilité au groupe, on passe complètement à côté. L’internaute peut aussi accéder au Projet annuel de performances de l’audiovisuel public, exigé dans le cadre de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) qui devrait fournir des outils d’évaluation clairs. Hélas, il distille, sur 112 pages en petits caractères, quantité de tableaux et de notes policées, dont on ressort totalement hébété. Plus éclairant, le Rapport d’information publié à l’automne 2011 par l’Assemblée nationale, au moment de l’élaboration du COM 2011-2015, au travers duquel l’essentiel des enjeux est perceptible.
Au fil de ces lectures, j’ai cherché à comprendre où en est le service public de sa mission culturelle et quels sont ses projets concernant les régions et notamment France 3.

La création : une invocation qui tourne à l’incantation

« La clé de tout réside dans la création ! » déclare le précédent ministre devant l’Assemblée, tandis que le COM affiche LA CRÉATION AU CŒUR DES PROGRAMMES : « France Télévisions se doit d’affirmer son exemplarité en matière de soutien à la création audiovisuelle, grâce à des politiques d’œuvres innovantes. » Rapports et COM sont truffés des termes  »création » et  »innovation » sans que l’on sache réellement de quoi il retourne. Il est par exemple intéressant de relever près de cinquante fois le terme de  »création » dans les soixante pages du rapport de l’Assemblée nationale quand le terme d »’auteur » n’y apparaît que deux fois. Sur le thème de la révolution qualitative, déjà annoncée moult fois, notamment en 2008 après la suppression de la pub, des députés comme Michel Françaix s’impatientent : « Les audiences ont chuté sans que les risques aient été pris. Il n’y aurait pas lieu de s’inquiéter d’une baisse d’audience si celle-ci était le résultat d’une évolution importante dans la programmation, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui (oct 2011, ndlr). »

Insaisissables publics

FTV fait un constat lucide : « Beaucoup plus âgés que la population française et que le téléspectateur moyen de la télévision, les téléspectateurs de France Télévisions ne se renouvellent pas. » Le souci louable de fédérer les publics sur des programmes ambitieux trouve donc aussi son expression dans le COM. Le pari est formulé en une phrase : « L’élargissement des publics sera acquis non seulement grâce à la mise en œuvre de dispositifs techniques, mais surtout parce que des contenus originaux et créatifs seront développés par France Télévisions en ce qui concerne l’information, les fictions, le sport, la culture. » Une télévision haut de gamme à l’heure du déficit et de l’obsolescence programmée de ce média ? Difficile à imaginer.

Et la télévision en régions ?

L’hémicycle résonne régulièrement d’interventions de députés qui, rentrés dans leur circonscription, ont allumé le poste. Alors que le nouveau COM est entré en application, Hervé Féron, député socialiste de Meurthe-et-Moselle, souhaite s’exprimer sur « le grand décalage entre les intentions annoncées dans ce COM et la réalité. Manifestement, s’agissant du pôle Nord-Est et plus particulièrement de France 3 Lorraine, dans la nouvelle grille de rentrée (2011, ndlr), des programmes régionaux ont été remplacés par des jeux produits par des sociétés privées. En matière d’information, l’édition locale de Nancy a été supprimée. Les émissions lorraines comme ‘’Champs libres’’, émission culturelle, ou le magazine transfrontalier ‘’Entre voisins’’, ou encore ‘’100 % Sports’’, ont disparu alors que les audiences étaient bonnes. On abandonne la créativité, on abandonne la proximité. »

Lors de son audition par la Commission en 2011, le ministre de la culture de l’époque fait chorus : «Il y a quinze ans, France 3 avait une véritable politique de production. Dans chaque région étaient produits des documentaires locaux, hélas jamais rediffusés, mais dont je ne doute pas qu’ils le seront un jour. Cette production locale s’est tarie. Elle se réduit aujourd’hui aux émissions d’information et à certaines prestations techniques comme le montage, délocalisées en région. J’insiste fortement auprès des nouveaux dirigeants pour que la production locale de France 3 redémarre. »

Dans le COM, cela se traduit par : « l’ambition de France 3 est de redonner de la visibilité aux régions et de les repositionner en tant que centre de gravité de la chaîne. Les programmes régionaux augmenteront, dès la saison 2011-2012, de près de 25 % en volume. L’antenne sera ainsi rendue aux régions après 13 heures, les magazines locaux trouveront une véritable place en deuxième partie de soirée, des émissions réalisées par les antennes régionales seront diffusées nationalement, des décrochages sportifs seront organisés à l’échelle régionale. À l’horizon de 2015, c’est un accroissement de 50 % du nombre d’heures de programmes régionaux diffusés qui est visé. » Vu sous cet angle, la décentralisation audiovisuelle était relancée. En réalité, 2011 a bien connu la montée en puissance de magazines produits par les stations régionales et exposés au national, avec l’apothéose du Festival interceltique de Lorient qui a rassemblé 20,3% de part d’audience nationale ou la diffusion d’un spectacle de Robert Hossein en direct de Lourdes. Quid de la création et de l’innovation ? Quid des « documentaires locaux dont la production s’est tarie » ? Et quelle suite donnée à cet élan, au moment où se prépare un plan social qui affectera principalement France 3 ?

Mais essayons tout de même de comprendre quelle est l’identité de France 3 selon le COM. Elle est souvent définie comme « la chaîne des racines et des régions fondée sur la proximité et l’authenticité ». Parfois, le mot  »terroirs » remplace  »régions ». Difficile de ne pas y voir un brin de condescendance, de régionalisme voire de folklorisme ( »l’authenticité » !). Comme si les régions devaient se cantonner à exprimer leur spécificité locale quand la capitale, elle, peut penser le monde. Paranoïa ? La place des régions dans le COM est reléguée dans le texte, au chapitre de la diversité, déclinée en trois points : 1. La musique (visibilité des différents genres musicaux) 2. Le sport (visibilité de tous les sports) 3. Les régions… Dans cette logique, les régions ne sont pas considérées comme des acteurs de l’audiovisuel public mais comme une ressource en produits de terroir.

On peut donc espérer mieux, et s’approcher enfin de la définition qui a dû se glisser par erreur dans un rapport où France 3 apparaît comme « une chaîne nationale à vocation régionale et locale, chaîne de la proximité, du lien social et du débat citoyen ». Ceci m’amène à un autre sujet inscrit dans le COM, celui du rapprochement entre France 3 et les télévisions locales. « Un partenariat associant France 3 et les chaînes locales, dont la plupart ont un actionnariat ou un financement public, peut se concevoir tout autant par la mutualisation des moyens lourds que, par exemple, par l’achat d’images et de programmes. » Cette perspective est prometteuse dans la mesure où les moyens lourds de France 3 sont sous-utilisés et où les télévisions locales n’ont pas les moyens d’y accéder.

Une fois encore, force est de constater les écarts entre la réalité et les intentions exprimées dans les COM et les réformes successives de l’audiovisuel public depuis 30 ans. L’histoire se répète et à l’heure de la préparation de l’acte III de la décentralisation, il faut insister sur la nécessité de donner aux Régions les moyens du financement et de la tutelle d’un audiovisuel public décentralisé.

Serge Steyer

La mission « Réinventons l’audiovisuel public ! » a été présentée dans le cadre des rencontres professionnelles du festival de Vendôme le mercredi 5 décembre lors d’un atelier de travail participatif.

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