Au chevet du documentaire de création

Courant mars, trois mois après la mise en place de la réforme du COSIP documentaire, la presse a relayé l’inquiétude de professionnels pour l’avenir de la production des documentaires de création. Même si leurs prises de position ne sont pas les mêmes, ces regroupements de professionnels font des propositions à l’attention des partenaires publics, en premier lieu desquels le CNC. Un temps d’échange s’est tenu à Paris durant le festival Cinéma du Réel. Retours sur ce débat public avec l’éclairage d’une productrice, Marie Laurence Delaunay, et d’un auteur, Olivier Daunizeau.

« Comment continuer à produire avec les chaînes locales ? » : un plateau d’invités face à près de trois cents professionnels, dont Vincent Leclercq, Directeur de l’audiovisuel et de la création numérique au CNC. Deux heures d’échanges dans une ambiance tendue. « Les participants ont exprimé leurs craintes pour l’avenir du documentaire de création, pour l’avenir de leurs sociétés ou pour eux-mêmes. De nombreux auteurs et réalisateurs étaient présents dans la salle. Les producteurs parisiens, les producteurs en régions, les syndicats et les sociétés d’auteurs étaient très bien représentés », précise Marie Laurence Delaunay (1) qui ajoute, « cette salle comble prouve bien l’importance que revêtent aujourd’hui les télévisions locales dans le processus de création des documentaires d’auteurs. Et si elles sont vitales pour ce genre documentaire, elles le sont aussi pour ceux qui le font… ». Olivier Daunizeau (2) précise que « le documentaire d’auteur souffre à plusieurs endroits. Il souffre du désengagement des chaînes publiques nationales et par voie de conséquence d’un sous-financement chronique. Il souffre aussi d’un manque de considération d’un point de vue général alors même que ces films apparaissent comme essentiels, notamment pour la diversité de la création. En disant cela, je ne cherche pas à mettre à dos les uns, les autres : les documentaires scientifiques ou d’investigation ont un intérêt indéniable, les documentaires de création ou dits d’auteur en ont un autre. Il devrait y avoir de la place pour tout le monde, or on ne constate qu’une restriction ! C’est une possible extinction du genre au sein de la télévision qui se joue aujourd’hui. »

Les TV locales, partenaires essentielles de la création documentaire

« Beaucoup craignent que les partenariats avec les télévisions locales deviennent de plus en plus difficiles. Alors que ces diffuseurs sont indissociables de ce genre ! Les locales sont encore un espace de liberté dans le paysage télévisuel. Elles sont de véritables incubateurs de talents en permettant notamment aux jeunes auteurs de faire leurs films. Les inquiétudes se sont fait entendre, de manière très palpable. Qu’elles soient exprimées dès la première année d’application de la réforme du COSIP n’est peut être pas un hasard », ajoute Marie Laurence Delaunay.

Car si l’intitulé de ce débat public ne l’indiquait pas tout à fait, les conséquences de la réforme du COSIP, dont les contours se dessinent et se découvrent encore, ont été longuement débattues. Les professionnels pointent la surcharge déjà effective de la commission sélective et un moindre soutien des films en sélectif par rapport à l’automatique, ce qui vient contredire les annonces faites par le CNC lors de la présentation de la réforme. Et puisque les coproductions avec les télévisions locales ou avec les antennes régionales de France TV ne bénéficient pas du système de bonus car leurs budgets réduits ne permettent pas de répondre aux critères exigés (lire ici l’article sur la réforme publié sur ce site), comment ne pas en déduire qu’on cherche à les remettre en cause ? « Vincent Leclercq admet que les télévisions locales ont un rôle à jouer sur des œuvres non formatées mais que le problème se situe du cô des apports en industrie », rapporte Marie Laurence Delaunay. « Il a ajouté que le CNC a pointé des abus en 2014 sur les coproductions de captations de spectacle vivantIl entend désormais mieux contrôler les apports et vise la transparence des budgets. » 

À l’origine des différentes prises de positions dans la presse, ce sont les contrôles ciblés sur les télévisions locales par le CNC qui ont lancé l’alerte. La chaîne Cinaps, par exemple, a été l’objet d’un audit. Et, depuis que la réforme est en vigueur, la procédure d’obtention du dernier versement de l’aide du CNC peut être soumise à une déclaration conjointe du diffuseur et du producteur quant aux moyens techniques apportés dans le cadre de leur coproduction. Marie Laurence Delaunay précise que « Vincent Leclercq a annoncé l’envoi d’un courrier à l’attention de toutes les télévisions locales leur réclamant de préciser leur politique éditoriale et une liste de leur matériel. Cette information a fait réagir la salle. » 

 

Des moyens de productions hétérogènes

C’est donc là que le bât blesse. Les moyens de productions restent très hétérogènes d’une chaîne à l’autre même s’il convient de saluer une progression du côté des pratiques. Présent sur le plateau du Forum des Images, Dominique Renauld (3), directeur de Vosges TV, avoue « des contrats un peu osés par le passé » tout en défendant la bonne volonté des locales. « On a grandi et beaucoup échangé avec le CNC pour essayer d’avoir une approche plus vertueuse. Notre objectif est que les films soient vus et que nous, diffuseurs locaux, intervenions en adéquation avec l’industrie des films. C’est pour cela que TLSPl’union des télévisions locales de service publica créé Réactions en chaînes (4) ou fait davantage de mutualisation de moyens. Pour le numéraire, certaines chaînes consacrent une part de leur faible budget aux coproductions. D’autres sont soutenues dans ce sens par leurs collectivités territoriales. » Les initiatives bretonnes ont été saluées. Marie Laurence Delaunay rapporte que « Destination Bretagne (5) et le Contrat d’objectifs et de moyens signé entre les télévisons locales et la Région ont encore une fois été cités en exemples. »

Modèle unique

Beaucoup justifient les dérives par le repli des documentaires d’auteurs vers les télévisions locales juxtaposé à des règlementations qui n’ont pas été créées pour le modèle économique dans lequel la quasi-majorité de ces chaînes évoluent. « À l’époque de la création du COSIP, le modèle était assez simple, le nombre de chaînes de télévision très réduit, la libéralisation du secteur de l’audiovisuel démarrait tout juste. Depuis, le contexte a considérablement évolué : du côté du tissu productif comme des diffuseurs qui affichent une multiplicité de statuts, publics, privés, nationaux, régionaux, locaux, sur le câble, la TNT, etc. Mais les règles, elles, sont quasi inchangées ! », rappelle Olivier Daunizeau. « On a continué de penser la production de films à faible potentiel économique dans un cadre aux règles intenables. La tolérance d’hier n’est aujourd’hui plus de mise, mais le contexte économique de la production des documentaires de création ne s’est pas élargi, au contraire ! Et c’est ce qui nous fait réagir. »

Des aménagements souhaités

Les positions diffèrent avec un credo commun : que la réforme bénéficie aussi aux projets signés avec les télévisions locales, quasi seules alliées du documentaire d’auteur. Les deux règles dans le viseur des producteurs sont la restriction à 50% des fonds publics et le seuil de 25% de part diffuseur nécessaire pour bénéficier de l’aide automatique. « Pour l’instant, le CNC ne permet pas de dépasser ces pourcentages sauf pour les films de moins de 100 000 euros qui ont droit à 60% de fonds publics. Pourtant, la justification de cette réglementation, soi-disant imposée par la Commission européenne, est tout à fait discutable : des pays comme la Belgique et l’Espagne interprètent différemment les textes européens et permettent un financement 100% public d’un certain type de documentaires. Permettre encore plus d’aménagements semble donc possible », avance Olivier Daunizeau. « Et j’irai encore plus loin dans ce débat autour du rapport entre financement privé et financement public. La question de la qualification des financements est essentielle. Quand FTV ou ARTE investissent dans la production d’œuvres audiovisuelles, leur apport est considéré comme privé, or ces chaînes sont très largement financées par l’impôt (la redevance audiovisuelle). Le CNC, qui est financé par une série de taxes, considère par contre que son soutien est public. Cette classification ne semble pas si imparable ! Parlant de transparence, je pense qu’il est nécessaire d’aller au bout d’une logique. »

Devant l’audience, la constitution de la commission du COSIP sélectif a également été évoquée : la présence d’un chargé de programme de M6 est défendue par Vincent Leclercq, décidément isolé : « Nous souhaitons que tous les genres documentaires soient représentés et ce sont avant tout des personnes qui sont choisies et non des structures. La réforme a visé juste puisque les projets pour lesquels la qualification de documentaire était très discutable, dont ceux coproduits par NRJ12, ne sont plus soutenus. La réforme qui a eu lieu était nécessaire. » Olivier Daunizeau va plus loin : « On peut se féliciter qu’elle ait porté sur l’établissement de critères objectifs qui bonifient les projets pour lesquels on peut quantifier le travail artistique, moins qu’elle soit pensée dans une seule logique, industrielle. De mon point de vue, la juxtaposition des termes « industrie » et « production documentaire » est un non-sens : la plupart des producteurs sont des artisans. Le terme d’« industrie » des programmes est adapté au flux, à la production de magazines ou de séries. Là, les réglementations existantes sont certainement opérantes. Mais on ne fait que le constater, elles ne collent pas à la réalité de terrain des producteurs artisans. Pourquoi ne pas créer un autre système de soutien qui viendrait compléter le COSIP et s’articulerait plus naturellement avec la réalité des pratiques ? »

Pour l’heure la mobilisation continue, de nouvelles prises de position sont attendues dans la presse, d’autres souhaitent interpeller le ministère. Les producteurs n’oublient pas que le CNC entend jouer son rôle d’organe de régulation et vise à restructurer le paysage avec moins de sociétés. « Il a fallu plus de vingt ans pour structurer et développer la production en région. Il faudra peut-être beaucoup moins de temps pour la déconstruire », s’inquiète Marie Laurence Delaunay. « Quand Vincent Leclercq assure qu’il existe en régions des producteurs de documentaires, de films d’animation et de fictions et qu’il est essentiel de faire en sorte que cet équilibre subsiste au nom de la diversité, il ne nous dit pas quel est le point d’équilibre recherché»

Elodie Sonnefraud

(1) Marie Laurence Delaunay est productrice au sein de Candela Productions (Rennes), elle écrit et réalise des films documentaires.

(2) Olivier Daunizeau est auteur et consultant en écriture. Il a été auparavant producteur au sein de la société L’image d’après (Tours) et des Films d’ici (Paris), et coordinateur du fonds de soutien de la Région Aquitaine.

(3) Dominique Renauld est également président de l’union des Télévisions Locales de Service Public.

(4) Réactions en chaînes est une unité de programmes, initiée par TLSP proposant un catalogue de programmes pour et par les télévisions locales francophones. 

 (5) Destination Bretagne est le programme issu des coproductions des télévisions locales de Bretagne, diffusé en simultané sur TVR, Tébéo et TéBéSud.

Les publications dans la presse généraliste et professionnelle se sont multipliées, rendant publique l’inquiétude des professionnels quant à la fragilisation du genre. 

« Nous sommes le documentaire » : tribune publiée vendredi 13 mars dans Le Monde sous le titre « France Télévision doit donner plus de place aux documentaires d’auteur ». Elle est issue d’une mobilisation portée par l’association Lumière du monde et a été relayée ensuite par d’autres médias. Elle a recueilli aujourd’hui plus de 2 000 signatures.

« Pour une refonte du soutien au documentaire » : manifeste d’ADDOC et de la SRF (rejointes par de nombreuses associations d’auteurs/réalisateurs/techniciens et diffuseurs). 

 « Documentaire, à quand le désert français » la page facebook initiée par un collectif de producteurs et de créateurs de documentaires en régions.

 « Documentaire de création à la télévision : le grand absent » : publié le 10 avril dans L’Obs.

 « La réaction du Syndicat des Producteurs Indépendants » : communiqué de presse du 10 avril.

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