A Rio, cinema is cinema is cinema is cinema


Pour fêter son quart de siècle, Travelling 2014 met le cap sur Rio, avec et sans folklore. L’occasion d’écumer les salles et les soirées en explorateurs, tant il est vrai que ce cinéma-là nous est en grande partie étranger. Jeu de pistes et nouveaux talents.

Vu d’ici, le cinéma brésilien – natif ou boucanier – se dessine comme une équation à mille inconnues, auxquelles s’additionnent quelques repères cinéphiliques – Orfeu Negro (1), de Marcel Camus – et d’autres succès commerciaux – La Cité de Dieu, de Fernando Meirelles, Central Do Brasil, de Walter Salles. Il faut d’ores et déjà savoir gré à Anne Le Hénaff, directrice artistique du festival, et Mirabelle Fréville, programmatrice documentaire, d’être allées là-bas chercher matière à nos rêveries dansantes et à nos élans poétiques, de nous permettre d’ouvrir le ciel de nos consciences sur un horizon social et politique dont la complexité n’a d’égale que nos approximations profanes, de frotter nos imaginaires à ceux des auteurs brésiliens, à la diversité de leurs univers singuliers qui nous les rendent paradoxalement si proches.
Cette édition sera l’occasion de combler nos lacunes en 32 projections rétrospectives couvrant une période de 80 ans, de classiques en avant-premières. Elle sera aussi celle de découvrir de nouveaux talents, regroupés sous le titre de Brésil au présent. Documentaires ou fictions, si le style de ces jeunes auteurs s’affirme pour chacun d’entre eux comme des chemins tracés à l’encre sympathique qu’aucun réseau ne ferait se rejoindre, il est un terreau qu’ils explorent et qui forme un îlot commun : c’est le Brésil aujourd’hui, violemment contrasté, impitoyablement divisé.
Les Bruits de Récife de Mendoça Filho
Avec 16 documentaires et 11 fictions programmés, Travelling nous propose un panorama du cinéma brésilien contemporain irréductible à son seul classement générique, exempt de passerelles ou de relais propres à les rassembler sous la bannière d’un mouvement ou d’un autre . À chacun de piocher, par exemples…
Ils se nomment Kleber Mendoça Filho et Karim Aïnouz, font partie de la belle équipée voyageant en terre de fictions et leurs films sont à tel point ancrés dans un territoire donné que le réel y est un otage bruyant qu’il revient au spectateur de libérer. Mendoça Filho en particulier, dont Les Bruits de Recife ont été présélectionnés aux Oscars, creuse les sillons d’une mémoire à la fois autobiographique et collective pour raconter la vie d’une rue bourgeoise de Recife en pleine mutation architecturale et, en conséquence, communautaire : les maisons et leurs jardins disparaissent pour laisser place à des tours qui saccagent un paysage urbain patrimonial et font imploser le lien social. À partir d’une tranche de vie d’un voisinage constitué de cellules isolées, le réalisateur fait résonner le passé esclavagiste de cette oasis devenue moribonde, avec ses vestiges dans un présent ordinaire, instillant l’effroi, la menace, son immanence, dans un quotidien asphyxiant à force de banalité et de cloisonnement. Employeurs héritiers et employés en héritage forment la distribution d’une pièce ancestrale. L’image est littéralement pénétrée par une bande son très présente jouant la partition de l’environnement, redoublant l’inscription du film dans un réel spécifique : les bruits de Recife.
Le Ciel de Suely de Karim Aïnouz
L’œuvre de Karim Aïnouz est déclinée en quatre films très distincts, choisis dans la veine fictionnelle de son travail. Du Rio bohême des années 30 avec un biopic très librement inspiré de la vie et des excès de Joao Francisco Dos Santos, égérie homosexuelle de la culture afro-brésilienne– Madame Sata –, aux émois et à l’errance d’une femme sous le choc d’une rupture sentimentale – La Falaise argentée –, en passant par le retour compliqué d’une très jeune mère dans le village natal qu’elle avait autrefois brutalement quitté – Le Ciel de Suely –, l’œuvre du cinéaste est empreinte d’une douloureuse mélancolie liée à la marginalité et à l’abandon, à des conditions difficiles, périphériques, qui placent ses personnages en position de devenir des héros pour eux-mêmes, contre la société et ses préjugés. L’ambivalence est au cœur des décisions qu’ont à prendre ces figures volontaires qui composent tant bien que mal avec un environnement très circonscrit. La généreuse luminosité dont les enveloppe Karim Aïnouz met fin à toute tentation de jugement. La musique, constitutive de l’image ou juxtaposée en contrepoint, l’accompagne sans insistance, un peu à la manière d’une ballade : Saudade.
Du côté du réel, a priori donné pour ce qu’il est, les documentaires sélectionnés tordent le coup aux clichés, tant par le fond que dans la forme : par le fond parce qu’ils excavent les reliefs d’un système inégalitaire et mettent en lumière ses excès, l’ombre projetée, les à-côtés de nos croyances allogènes; dans la forme parce qu’ils les mettent, les formes, leurs dispositifs de tournage étant aussi singuliers que leur regard d’auteurs. Gustavo Beck mis à part, tous semblent avoir à cœur de démanteler l’appareil visible de la société pour en dénoncer les abus et les faiblesses… Morceaux choisis, en toute subjectivité !
En matière de cinéma émergeant, Gabriel Mascaro se pose là. Absent du festival pour cause d’hyperactivité, ce documentariste a de quoi faire tourner la tête aux amateurs du genre. En attestent ses actes de présence dans de nombreux festivals internationaux. La notion de dispositif semble pour lui déterminante dans son approche documentaire : il abandonne sa caméra à des adolescents pour qu’ils filment leur employée de maison dans Domestica. Le regard se déplace de l’extérieur vers l’intérieur du foyer et enregistre la relation particulière que chacun entretient avec celle dont la servitude contractuelle se confond avec un sentiment de familiarité mêlé de possessivité qui rappelle la dialectique du maître et de l’esclave, si peu adoucie par les lois et les siècles et dont les fondements résistent à toute disposition progressiste. Dans Une place au soleil, le peu de temps que lui accordent les riches propriétaires suffisants des penthouses qui regardent le monde vivre et souffrir depuis leur citadelle de terreur oblige le cinéaste à trouver d’autres angles pour étayer son sujet et retourne la contrainte en atout gagnant : séries de métaphores visuelles et d’impacts panoramiques en plongées et contre plongées viennent contrebalancer l’air de supériorité des témoignages en invitant l’alentour, le monde d’en bas dans un documentaire qui côtoie le ciel et surplombe la mer. En bas, il y a l’ombre des gratte-ciels où s’agitent ceux auxquels on a volé leur soleil : saisissant !
Domestica de Gabriel Mascaro
Autre regard au long cours porté sur la société brésilienne : celui de Maria Ramos, une réalisatrice émigrée aux Pays-Bas. Elle pénètre le système judiciaire brésilien pour y poser une caméra invisible à force d’immobilité. Une transparence et le temps qu’il faut pour obtenir une mise à nue des rapports de pouvoir et de hiérarchie qui se jouent dans une salle d’audience – Justiça –, ou qui se fait mobile pour suivre une unité policière de pacification dans une favela – Morro Dos Prazeres. Il s’agit encore d’infiltrer le cœur d’un corps malade, ravagé par la pauvreté et la criminalité, un cœur atteint dans ses parties les plus vulnérables, comme ces adolescents qu’on voit comparaître puis être entassés dans des cellules insalubres dans Juzio, le deuxième état des lieux de sa trilogie.
Juzio de Maria Ramos
Si l’inégalité nous apparaît malheureusement comme une constituante essentielle de la société brésilienne, il est possible de s’en émouvoir de bien des manières. Un programme documentaire intitulé Le Recyclage humain réunit trois films autour du thème de la décharge. Trois variations cinématographiques très différentes : le regard cocasse de Jorge Furtado avec son Île aux fleurs, l’atout romanesque d’une aventure artistique et humaine exemplaire sous la direction de Lucy Walker dans Waste Land et le portrait bouleversant d’une femme schizophrène dans Estamira de Marcos Prado.
Chantal Akerman, de cà de Gustavo Beck
Parce qu’il faut choisir encore et fermer la boucle, finissons en beauté avec l’œuvre inclassable de Gustavo Beck, série de 4 essais documentaires oscillant entre abstractions poétiques et révélateurs d’un réel soustrait à l’immédiateté de nos perceptions. Le temps (durée, vitesse) et l’espace (le champ, le hors-champ, leur agencement) se font chez lui matières haptiques, invitation à un parcours corporel et sensible. O Inverno de Zeljka est un envoûtant voyage hors du temps et dans une sorte de concrétude imaginaire; A Casa de Sandro est un film très doux bien que sous tension, celle d’une quête essentielle, une tentative patiente de cerner l’essence et le mouvement du geste artistique ; Chantal Akerman, de cà, c’est un hommage à la cinéaste et c’est aussi la mise en scène d’une irrésolution fondamentale : à la question de ce qu’est le cinéma, elle répond « cinema is cinema is cinema is cinema ».
Gaell B. Lerays
Photo de Une : Banana Split de Busbey Berkeley (1938)
(1) Palme d’Or à Cannes en 1959 et Oscar du Meilleur Film étranger l’année suivante.

En savoir plus : Le programme de Travelling Rio du 25 février au 4 mars